Géométrie de l’Usure

Géométrie de l’Usure

Garçon, un autre. Et essayez de ne pas renverser la moitié du verre cette fois, l’entropie locale est déjà suffisamment élevée comme ça.

Où en étions-nous ? Ah, oui. Votre « carrière ». Ce mot que vous prononcez avec une gravité religieuse alors qu’il ne désigne, dans la plupart des cas, qu’une lente décomposition thermique dans un open space mal ventilé. La dernière fois, nous avons ri de vos fantômes numériques. Aujourd’hui, il faut qu’on parle de la physique de votre épuisement. Car ne vous y trompez pas : le monde du travail moderne n’est pas une méritocratie, c’est une farce baroque régie par une géométrie non-euclidienne impitoyable.

La statistique de la sueur

Ce que vos managers appellent « productivité », je l’appelle une trajectoire dans une variété statistique. Si l’on vous réduit à ce que vous êtes réellement — un paquet d’états probabilistes oscillant entre l’incompétence et la panique — travailler consiste simplement à déplacer cette distribution de probabilités. C’est ici qu’intervient la métrique de Fisher. Elle mesure la « distance » informationnelle entre deux états. Elle quantifie l’effort nécessaire pour distinguer le signal du bruit.

Le drame, c’est que la majorité de vos efforts se déroulent dans une zone où la métrique est désespérément plate. Vous vous agitez, vous transpirez, vous générez de la chaleur, mais vous ne parcourez aucune distance significative. C’est comme essayer de distinguer les nuances gustatives entre deux bouchées d’un sandwich triangle industriel acheté sur une aire d’autoroute. Vous pouvez y mettre toute votre concentration, convoquer toute votre expertise, le résultat reste une bouillie indifférenciée de pain mou et de mayonnaise bon marché. Votre « valeur ajoutée » est une illusion thermodynamique ; vous ne faites qu’accélérer la mort thermique de l’univers en brassant de l’air tiède.

La courbure de la bêtise

L’être humain est une machine biologique coûteuse qui déteste la friction. La charge cognitive, cette migraine qui vous prend vers 11h30, n’est rien d’autre que la perception de la courbure de l’espace informationnel. Quand une tâche est complexe, l’espace se courbe. Il faut de l’énergie pour naviguer dans cette géométrie, pour relier des concepts distants. C’est douloureux. C’est physique. C’est l’odeur rance de l’aisselle de votre voisin dans le métro aux heures de pointe : une invasion brutale de la réalité dans votre sphère personnelle.

Alors, pour éviter cette souffrance, on a inventé ces fameuses « prothèses algorithmiques ». Je refuse de prononcer leur nom commercial, ces deux lettres qui font saliver les investisseurs et abrutissent les masses. Ces outils ne sont pas là pour vous rendre plus intelligent. Ils sont là pour agir comme un tenseur métrique qui écrase la courbure. Ils aplatissent la topologie du travail. Ils transforment une route de montagne sinueuse et dangereuse — qui demandait du talent pour être pilotée — en une ligne droite infinie, morne, une autoroute du néant où l’on peut dormir au volant.

On appelle ça de l’assistance. J’appelle ça de la lobotomie préventive. En lissant la difficulté, on supprime la distinction. Si tout le monde peut produire un texte médiocre en trois secondes en appuyant sur un bouton, la distance de Fisher entre le génie et l’idiot tend vers zéro. Nous devenons tous des points interchangeables sur une surface lisse, glissant sans friction vers l’oubli.

Prothèses pour vertèbres molles

Le comble du cynisme, c’est de voir comment vous tentez de compenser cette vacuité intellectuelle par un fétichisme du matériel. Regardez-vous. Vous investissez des fortunes dans des sièges ergonomiques de haute ingénierie, conçus pour soutenir la colonne vertébrale d’un astronaute, tout ça pour quoi ? Pour maintenir en suspension un corps qui ne porte plus le poids d’aucune pensée propre.

C’est fascinant d’ironie. On achète la structure que notre esprit n’est plus capable de fournir. On règle le support lombaire au millimètre, on ajuste les accoudoirs 4D, on vérifie la tension de la bascule, comme si l’on s’apprêtait à piloter un avion de chasse, alors qu’on va passer les huit prochaines heures à valider des tickets Jira qui n’ont même pas besoin d’être lus. Vous soignez le contenant avec une précision chirurgicale parce que le contenu s’est liquéfié.

Je préférerais retourner à l’époque de la craie et du tableau noir. Au moins, la poussière qui nous faisait tousser était réelle. La géométrie ne mentait pas. Aujourd’hui, nous vivons dans une approximation lissée, un monde où l’effort a été banni et où la seule chose qui reste à optimiser, c’est la vitesse de notre propre obsolescence. Nous ne serons bientôt plus que des variables muettes dans une équation qui s’est résolue toute seule, sans nous.

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