On s’était quitté la dernière fois sur cette douce illusion de la « créativité individuelle » comme rempart contre l’obsolescence, n’est-ce pas ? Quelle charmante fable. On aime à croire que notre sueur a une odeur sacrée, que l’effort humain dans les rouages de l’État ou des grandes structures possède une noblesse intrinsèque. C’est touchant de naïveté, vraiment. Mais posez donc votre verre et regardez la réalité en face.
Si l’on observe l’administration publique — ce grand théâtre d’ombres où l’on déplace des piles de dossiers comme on brasserait de l’air tiède — avec un minimum de rigueur scientifique, le constat est effrayant. Ce que nous appelons « travail » n’est qu’une simple fluctuation stochastique, une agitation thermique dans un système qui cherche désespérément son équilibre sans jamais l’atteindre. C’est un peu comme essayer de chauffer une cathédrale avec une bougie : c’est héroïque, c’est romantique, mais thermodynamiquement, c’est d’une bêtise crasse.
L’Entropie du Statu Quo
Le service public est souvent perçu comme un édifice moral inattaquable. Quelle blague. D’un point de vue purement biophysique, le travail humain dans ces structures n’est qu’une dissipation d’énergie visant à réduire localement l’entropie d’un système d’information malade. On appelle cela « créer de la valeur ». En réalité, nous ne faisons que réorganiser des bits de données pour retarder l’inéluctable chaos, tout en générant une chaleur inutile.
Prenez le métro à l’heure de pointe, un lundi matin pluvieux. Cette masse organique qui s’agglutine dans un wagon n’est pas une somme de destins glorieux, c’est un flux de particules cherchant à minimiser un potentiel de stress dans un espace confiné. L’odeur des manteaux humides, la friction des corps, l’agacement palpable… C’est cela, la réalité de notre « productivité ». Et pourtant, on s’obstine à vouloir enrober cette souffrance dans des indicateurs de performance et des rituels administratifs coûteux.
C’est exactement la même névrose qui pousse un cadre moyen à s’acheter un carnet de notes en cuir de veau à un prix indécent, simplement pour y gribouiller une liste de tâches qu’il ne fera jamais. On paie quatre cents euros pour quelques grammes de peau morte et du papier filigrané, non pas pour l’utilité de l’objet, mais pour le frisson narcissique de posséder un outil « supérieur ». L’administration fonctionne pareil : elle s’offre des processus de luxe et des comités théodule hors de prix pour masquer le vide sidéral de son efficacité réelle. C’est ridicule.
La Courbure de l’Incompétence
C’est ici que la géométrie de l’information entre en scène pour doucher vos derniers espoirs. Si l’on considère l’espace des probabilités de réussite d’un projet public comme une variété statistique, alors la « valeur » n’est plus une ligne droite. C’est une géodésique sur une variété riemannienne complexe. La métrique d’information de Fisher nous dit tout ce qu’il y a à savoir : l’effort nécessaire pour passer d’un état d’inefficacité crasse à un état de service rendu est dicté par la courbure de cet espace.
Le drame, c’est que l’humain est incapable de suivre une géodésique. Il divague. La ligne droite l’effraie. Il s’arrête pour prendre un café, il s’émeut d’une rumeur de couloir, il complexifie les procédures pour justifier son salaire. Pour la géométrie de l’information, le facteur humain est un bruit blanc, une erreur de mesure persistante qui déforme la métrique. Lorsque nous parlons de « service public », nous ne faisons que décrire la distance de Kullback-Leibler — une mesure de la divergence — entre ce que la population attend et ce que la bureaucratie produit réellement.
Plus l’écart est grand, plus l’énergie dissipée est vaine. On se retrouve avec des infrastructures qui coûtent le PIB d’un petit pays pour un résultat qui a la saveur et la consistance d’un sandwich jambon-beurre oublié trois jours au fond d’un sac à dos. C’est rassis, ça coûte une fortune, et personne n’en veut vraiment.
J’ai soif, soudain.
Le Scalpel Froid
C’est là qu’intervient l’inévitable : le calculateur froid. L’agent d’optimisation automatisé. Ne l’appelez pas « Intelligence », ce terme est trop humain. Parlons plutôt d’un solveur d’équations qui n’a pas d’états d’âme, pas de fatigue, et surtout, pas besoin de reconnaissance sociale. Lui, il voit la variété statistique pour ce qu’elle est : un terrain de jeu où l’on doit minimiser l’action.
Là où un fonctionnaire mettra six mois à traiter un dossier par peur de la responsabilité ou par pure inertie procédurale, l’algorithme glisse le long de la géodésique avec la précision d’un scalpel. L’optimisation des agents dans la sphère publique ne vise pas à « aider » l’humain, mais à l’éliminer de l’équation géométrique. L’humain est une variable trop instable, une batterie qui fuit. Imaginez une batterie de smartphone qui perdrait 20% de sa capacité dès qu’on lui demande de faire un choix moral ou politique : c’est vous, c’est moi. Nous sommes des systèmes archaïques qui tentent de gérer des flux d’information du XXIe siècle avec une chimie cérébrale conçue pour la cueillette.
Le calculateur est le seul architecte capable de naviguer dans ces variétés de haute dimension sans se prendre les pieds dans le tapis des émotions. Il transforme le « service public » en une pure fonction de coût à minimiser. Et tant pis si, au passage, on perd ce que les poètes appellent « l’âme ». L’âme ne se mesure pas en bits. C’est juste un résidu thermique, un bug dans la machine à calculer le bonheur collectif.
Quel gâchis.
On finira tous par être les spectateurs passifs de notre propre optimisation, assis sur des bancs publics à regarder des machines gérer nos vies plus efficacement que nous ne l’avons jamais fait. Bon, remettez-moi la même chose. C’est moi qui régale, de toute façon l’argent n’est qu’une convention de confiance dans un système qui n’a plus de centre.

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