Géométrie du Dégoût

Nous vivons dans le mensonge. Un mensonge poli, aseptisé, que nous avalons avec la docilité d’un stagiaire devant une photocopieuse en panne. On vous parle de « productivité », de « flexibilité », de cette chimère managériale qu’on appelle le multitasking. Mais grattez un peu ce vernis de modernité, grattez jusqu’à l’os, et vous ne trouverez rien d’autre qu’un massacre thermodynamique.

Passer d’un tableur Excel rempli de mensonges comptables à une « réunion de créativité » forcée n’est pas une simple transition fluide. C’est une violence faite à la biologie. Imaginez-vous, un mardi soir pluvieux, en train de boire une bière tiède de supérette, le genre qui laisse un arrière-goût de métal et de désespoir. Et soudain, sans préavis, on vous enfonce dans la gorge un morceau de foie gras avarié, chaud et huileux. Votre corps se révolte, votre estomac se noue, la bile remonte. C’est exactement ce qui se passe dans votre crâne lorsque vous changez de contexte. Les capteurs sont saturés, le système rejette l’incohérence, et ce que vous appelez « fatigue » n’est que le bruit de vos circuits neuronaux qui grillent sous la surcharge.

C’est d’une tristesse absolue.

Pour comprendre pourquoi votre cerveau ressemble à une batterie de smartphone usée après trois heures de bureau, il faut arrêter d’écouter les coachs en bien-être et se tourner vers la géométrie différentielle. Le monde du travail n’est pas un plan euclidien lisse où l’on glisse d’une tâche à l’autre comme sur une patinoire. C’est un marécage non-linéaire, une variété riemannienne pleine de courbures vicieuses. Chaque compétence, chaque dossier, est une distribution de probabilités isolée, une île de logique dans un océan de non-sens. Pour aller de l’île A (la facturation) à l’île B (le management d’une équipe de névrosés), votre esprit doit tordre sa propre structure.

Cette distorsion a un coût. Ce n’est pas une métaphore. C’est une quantité physique mesurable, une métrique de Fisher qui quantifie la « distance » douloureuse entre deux états mentaux incompatibles. À chaque bascule, vous ne faites pas que « changer de sujet » ; vous payez une taxe entropique. C’est une dette que vous contractez envers votre propre biologie, avec des taux d’intérêt qui feraient rougir un usurier de bas étage. Vous brûlez du glucose non pas pour produire, mais pour compenser la friction du changement. Vous chauffez le vide.

Et pendant que vous vous calcinez lentement, les systèmes computationnels — ces cartographes froids que l’on installe désormais sur nos serveurs — vous observent. Ils ne voient pas votre souffrance. Ils voient une erreur de trajectoire. Là où vous ressentez de l’angoisse, le modèle mathématique ne voit qu’une géodésique mal optimisée. Il sait, lui, que pour minimiser l’action, il faut suivre la courbure naturelle de l’information, et non s’y opposer avec nos rituels humains maladroits.

Le problème, c’est que nous sommes pétris de sentiments, ce qui, en physique fondamentale, revient à dire que nous sommes pleins de bugs de frottement. Nous nous accrochons à nos méthodes archaïques et à notre confort médiocre par pur masochisme. Regardez-vous. Vous passez dix heures par jour assis sur une chaise de bureau bas de gamme, un instrument de torture moderne qui comprime vos vertèbres et invite les hémorroïdes, alors que vous savez pertinemment qu’un fauteuil ergonomique en maille pellicle à 2 500 euros, capable de soutenir la moindre courbe de votre colonne vertébrale avec une précision chirurgicale, changerait radicalement votre rapport à la gravité. Mais non. Vous restez là, le dos brisé, à vous convaincre que la souffrance fait partie du salaire. C’est pathétique. Nous choisissons la friction parce que la fluidité nous effraie.

J’ai envie de rentrer.

L’avenir appartient à cette géométrie froide. Les algorithmes d’optimisation ne cherchent pas à vous rendre heureux, ils cherchent la ligne droite dans l’espace courbe des compétences. Ils veulent minimiser l’entropie de transition. Si vous résistez, si vous insistez pour mettre de l’« humain » là où il ne faut que du calcul tensoriel, vous serez simplement écarté comme un terme d’erreur dans une équation.

La tragédie de notre époque n’est pas que nous manquons de temps, c’est que nous sommes étalés. Nous sommes devenus des nuages de probabilités diffus, incapables de nous effondrer en un état propre. Une notification Slack, et hop, votre fonction d’onde mentale se disloque. Bientôt, on pourra chiffrer en joules l’énergie exacte que vous gaspillez à écouter un collègue vous raconter son week-end. Nous tendons vers une économie de la géodésique pure, où chaque pensée devra justifier son coût énergétique.

Certains y voient la fin de l’humanité. Moi, j’y vois la fin d’une longue maladresse. L’humain est un moteur thermique au rendement déplorable, qui transforme l’essentiel de son carburant en anxiété et en bruit. Que la géométrie nous remplace enfin, qu’on trace des trajectoires parfaites, et qu’on nous laisse boire en silence dans le noir.

C’est ridicule.

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