Usure Thermique

Le mensonge de l’ordre

L’ordre n’est qu’une insulte temporaire jetée à la figure de l’univers. Nous nous levons chaque matin avec cette illusion grotesque, presque touchante de naïveté, que nos « institutions », nos « corporations » et nos « services publics » possèdent une substance morale, une pérennité respectable. Quelle blague sinistre. En réalité, une administration publique ou une multinationale n’est rien d’autre qu’une structure dissipative, un vortex vorace qui brûle de l’énergie noble pour maintenir une forme précaire au milieu du chaos. C’est une lutte thermodynamique perdue d’avance, comparable à essayer de garder un glaçon intact dans un four à pizza en soufflant dessus. On appelle cela la « mission de l’entreprise » ou le « service de l’État », mais pour quiconque a ouvert un livre de physique — ou simplement regardé son compte en banque fondre —, c’est le spectacle affligeant d’un système qui lutte contre sa propre décomposition.

Regardez autour de vous, dans cet open-space aseptisé qui sent la poussière chauffée et le désespoir silencieux. Cette bureaucratie est une chaudière percée. C’est comme une vieille batterie de smartphone qui affiche 100 % le matin, pleine d’ambition, mais qui s’effondre à 12 % dès que vous tentez d’ouvrir un fichier Excel. Nous injectons des milliards d’euros — notre énergie vitale liquéfiée — dans ces machineries pour qu’elles produisent… quoi ? De la chaleur. Du bruit. De la friction. Le rendement est pathétique. C’est l’équivalent économique d’un moteur diesel encrassé qui fume noir et qui tousse, mais on continue de l’alimenter avec du carburant de haute qualité parce que l’alternative, le froid absolu de l’anarchie, nous terrifie davantage que la médiocrité.

L’inertie coûteuse

L’économie moderne repose sur un mensonge fondamental : l’idée que la stabilité est un équilibre. Foutaises. L’équilibre, en thermodynamique, c’est la mort clinique. Une organisation à l’équilibre est un cadavre froid. Pour survivre, pour continuer à « être », une structure doit être en état de non-équilibre permanent. Elle doit consommer, digérer et excréter. Et que rejette-t-elle ? De l’entropie. Du désordre. C’est pour cela que votre N+1 vous demande ce rapport inutile à 18h le vendredi. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est de la physique. Il transfère le désordre du système sur vous. Vous êtes le radiateur qui dissipe la chaleur de l’organisation. C’est fascinant de cruauté.

Pensez à l’inertie colossale nécessaire pour simplement faire bouger un dossier d’un bureau A à un bureau B. C’est une dépense d’énergie qui ferait pleurer un ingénieur. On crée des comités, des sous-commissions, des task-forces. C’est comme gaver une oie déjà morte avec du foie gras de luxe : ça coûte une fortune, c’est moralement douteux, et ça ne produit rien d’autre que du gras. Pour supporter cette torture lombaire et cette absurdité existentielle, on nous vend des palliatifs. On s’achète ce trône orthopédique scandaleusement onéreux, une merveille d’ingénierie à deux mille euros, censée protéger notre dos pendant que nous tapons des inepties qui seront lues par des algorithmes indifférents. C’est une indulgence médiévale moderne : payer une fortune pour avoir le droit de souffrir confortablement.

Le démon froid

Et voici qu’arrive l’intelligence computationnelle, ce nouveau démon de Maxwell, froid et clinique. On nous promet qu’elle va « optimiser » les processus. Quelle erreur de débutant. L’optimisation n’est qu’un accélérateur de la flèche du temps. Ces systèmes ne voient pas des humains, ils voient des vecteurs, des flux à réguler. Ils sont thermodynamiquement plus efficaces que nous : ils détruisent le sens avec un rendement bien supérieur. Là où un bureaucrate humain mettait trois semaines à perdre votre dossier par incompétence, la machine le fera en trois millisecondes par nécessité mathématique. Nous entrons dans l’ère de la néguentropie artificielle, où l’ordre apparent des données cache un désordre social et mental absolu.

Au fond, nous ne sommes que du carburant. Nous sommes les bûches que l’on jette dans la cheminée pour que la structure continue de brûler un peu plus longtemps. Toute cette agitation, ces réunions, ces stratégies, ce n’est que de la friction thermique. Nous vendons nos heures, notre santé et notre intégrité synaptique pour obtenir de quoi payer le loyer d’une boîte à chaussures où nous dormons pour recommencer le lendemain. Il n’y a pas de grande vision, pas de futur radieux. Juste une facture énergétique qui augmente et que nous réglons avec notre propre vie, centime par centime, jusqu’à l’arrêt complet du système. Je reste là, à regarder cet écran, attendant le virement qui me permettra de continuer à jouer ce rôle absurde, prisonnier d’une équation qui ne se résout jamais.

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