La dernière fois, si ma mémoire ne flanche pas sous l’effet de ce mauvais vin, nous ricanions de l’entropie galopante des réunions de copropriété, ce théâtre de l’absurde où l’énergie cinétique des ego ne produit que de la chaleur résiduelle. Mais détournez un instant le regard de votre verre et observez par la fenêtre. Regardez ce troupeau qui s’engouffre dans la bouche du métro, persuadé de « construire une carrière » comme on bâtirait une cathédrale. C’est fascinant de naïveté. Ils s’imaginent grimper une échelle, échelon après échelon, vers une sorte de nirvana managérial. Quelle vulgarité. S’ils avaient la moindre notion de géométrie différentielle, ils sauraient que le marché du travail n’a rien d’euclidien. Ce n’est pas une ligne droite, c’est une variété riemannienne, un espace courbe et traître où la distance la plus courte entre deux points est souvent une chute libre.
Ce que les ressources humaines, dans leur patois d’entreprise insipide, appellent « montée en compétences », n’est qu’un déplacement de coordonnées sur cette variété instable. Vous pensez avancer ? Erreur. Vous suivez une géodésique dictée par la masse gravitationnelle du capital. Apprendre le Python ou le management agile ne vous élève pas ; cela ne fait que vous déplacer latéralement sur une surface qui se déforme en temps réel, indépendamment de votre volonté. C’est exactement comme essayer de maintenir la charge d’une batterie de smartphone vieille de trois ans : l’indicateur affiche 100 %, mais la capacité réelle s’effondre à la moindre sollicitation. Vous vous agitez, vous consommez de l’énergie vitale pour rester sur place, piégé dans un puits de potentiel dont les parois sont lubrifiées par votre propre sueur.
Il y a quelque chose de tragiquement comique dans cette accumulation de savoir-faire. Cela me rappelle ces kebabs de fin de soirée, ceux avec la sauce algérienne qui masque tout : un amalgame indistinct de matières grasses et de protéines de qualité douteuse, conçu non pas pour l’esthétique ou la gastronomie, mais pour une survie immédiate et brutale. Votre CV est ce kebab. Un empilement de mots-clés qui tente de dissimuler la pauvreté structurelle de votre existence professionnelle. Il n’y a aucune architecture là-dedans, juste une réponse paniquée à la faim du marché.
Mais le véritable drame, le clou du spectacle, c’est cette maudite information de Fisher. C’est là que la farce devient cruelle. Dans notre charmante économie, la valeur d’un employé n’est pas ce qu’il sait, mais la sensibilité de la fonction de profit de l’entreprise aux variations de ses paramètres. C’est une dérivée partielle, froide et implacable. Vous pouvez bien passer vos nuits à étudier la rhétorique ou la physique quantique, si votre patron — ce système dynamique aux capacités cognitives limitées — ne perçoit pas de variation dans son bilan comptable, votre information de Fisher est strictement nulle. Zéro. Nada.
Statistiquement, vous devenez indiscernable du bruit de fond thermique de l’open space. C’est une forme de violence inouïe : être assis là, sur une chaise ergonomique qui vous cisaille les lombaires, à produire des données que l’univers considère comme nulles et non avenues. Cette invisibilité n’est pas métaphorique, elle est mathématique. Vous êtes une variable muette dans l’équation de quelqu’un d’autre.
Alors, pour compenser cette insoutenable légèreté de l’être salarial, on observe ce réflexe pathétique : le signalement par l’objet. On tente de courber l’espace autour de soi avec des artefacts de prestige. On voit des cadres intermédiaires sortir, avec une théâtralité étudiée, un stylo-plume en platine aux finitions artisanales pour prendre des notes lors d’une réunion qui aurait pu être un email. Ils pensent que l’objet leur confère une densité, une masse inertielle capable de résister aux forces de marée du licenciement économique. C’est toucher. C’est comme allumer une allumette en plein ouragan pour signaler sa position. Dans la géométrie de l’information, si la métrique locale dit que vous êtes superflu, votre beau stylo n’est qu’un déchet brillant de plus dans l’océan d’entropie.
Et parlons-en, de l’entropie. Ce fameux « reskilling » dont on nous rebat les oreilles n’est qu’une lutte perdue d’avance contre la dissipation thermique. Vos compétences s’évaporent plus vite qu’une glace à la vanille abandonnée sur le bitume un 15 août. À peine avez-vous maîtrisé un outil qu’il est obsolète. Vous êtes condamné à courir comme la Reine Rouge juste pour maintenir votre probabilité de présence à un niveau non négligeable. On finit par n’être qu’une distribution de probabilités floue, une moyenne statistique sans variance, un spectre hantant les couloirs de la Défense.
Le recrutement lui-même n’est qu’une tentative désespérée de minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre le fantasme d’une fiche de poste et la réalité décevante d’un mammifère fatigué. On cherche l’adéquation parfaite, alors qu’on ne fait que comparer deux distributions dont les supports ne se chevauchent jamais vraiment. La seule vérité, c’est ce moment de lucidité glaciale, le soir, quand vous réalisez que l’écart entre vos aspirations et votre solde bancaire est une singularité mathématique que rien ne pourra combler.
Quel cirque. Garçon ! Un autre calva, et le plus fort que vous ayez. Il faut bien anesthésier la conscience de notre propre obsolescence programmée.

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