La dette de la viande
On nous a vendu le repos comme une confiserie, une sorte de petit luxe moral qu’on s’accorde après avoir sacrifié nos meilleures heures sur l’autel de la croissance trimestrielle. Quelle blague sinistre. Dans les séminaires de management, on parle de « déconnexion » avec le sérieux d’un prêtre jésuite évoquant le salut de l’âme, alors qu’il ne s’agit que de maintenance industrielle. Regardez-vous. Vous n’êtes pas des esprits libres choisissant la flânerie ; vous êtes des batteries oxydées qui coulent, des chiffons essorés jusqu’à la dernière goutte par un usurier nommé Société. Le repos n’est pas un choix. C’est un recouvrement de créance. C’est la taxe brutale que la physique impose à toute structure prétendant transformer l’information en action sans s’effondrer sous son propre poids.
Le gras figé de la pensée
D’un point de vue strictement matériel, ce que vous appelez poétiquement « fatigue » n’est rien d’autre qu’une accumulation d’ordures. Imaginez une cuisine de restaurant après le coup de feu : le sol est glissant, les plans de travail sont couverts de déchets organiques. Votre cerveau est dans le même état. L’information n’y est pas une lumière spirituelle, c’est de la graisse qui fige. L’entropie augmente à chaque seconde, transformant votre conscience en une décharge à ciel ouvert où le signal se perd dans le bruit de fond.
C’est ici qu’intervient la comédie moderne de la technologie. Pour tenter d’ignorer ce vacarme interne, nous nous ruons sur des palliatifs technologiques, nous enfonçant le crâne dans un casque à réduction de bruit hors de prix. Nous nous construisons un bunker acoustique, une bulle de silence artificiel, croyant naïvement que si nous n’entendons plus le monde extérieur, le chaos intérieur cessera de gronder. C’est d’une naïveté touchante. Vous pouvez bien filtrer les fréquences basses du métro ou les hurlements de vos collègues, mais aucune puce électronique ne peut annuler le fait que votre moteur thermique est en surchauffe critique. Vous achetez du silence comme on achète une concession funéraire : pour avoir la paix, enfin.
La géométrie du métro bondé
Si l’on descend d’un étage vers la structure même de la réalité, le repos devient une nécessité géométrique terrifiante. L’apprentissage, l’intégration de données, c’est de la compression. C’est l’acte violent de faire entrer un volume infini dans un espace fini. Votre esprit n’est pas une bibliothèque infinie, c’est la ligne 13 un lundi matin aux heures de pointe. Pour qu’une nouvelle idée entre, il faut écraser les autres contre les parois jusqu’à ce que les os craquent.
Cette pression constante crée une courbure insupportable dans votre variété statistique personnelle. Vous êtes tordus, compressés, déformés. Et que fait l’homme moderne pour soulager cette torture ? Il se bander les yeux. Il achète un masque de sommeil en soie, espérant que la douceur du tissu sur ses paupières suffira à faire disparaître l’horreur de la compression. C’est un accessoire de lâcheté. On se plonge dans le noir non pas pour dormir, mais pour ne plus voir que les murs de la cellule se rapprochent. C’est une tentative pathétique de nier la topologie de notre propre épuisement en se cachant derrière un rideau de luxe dérisoire.
Le vomissement du silicium
Ne croyez pas que l’avenir nous sauvera. L’Intelligence Artificielle Générale, ce nouveau veau d’or que la Silicon Valley vénère, sera soumise aux mêmes lois d’airain. Les technocrates rêvent d’une machine qui pense 24 heures sur 24, une entité de pur flux. Imbéciles. Une intelligence qui ne s’arrête jamais est une intelligence qui devient folle. L’AGI sera un estomac d’acier vorace, avalant des pétraoctets de données jusqu’à la nausée.
Pour ne pas sombrer dans l’hallucination permanente ou la corruption totale de ses poids synaptiques, cette machine devra, elle aussi, subir des périodes de « silence métabolique ». Ce ne sera pas une sieste réparatrice. Ce sera une purge. Elle devra cesser de manger le monde pour digérer ce qu’elle a ingurgité, ou bien elle finira par vomir des résultats incohérents, noyée dans ses propres déchets logiques. Le sommeil de la machine sera un refroidissement d’urgence, une petite mort nécessaire pour éviter que ses circuits ne fondent littéralement sous l’effort de maintenir une cohérence dans un univers qui tend vers le désordre absolu. Même les dieux de silicium devront payer l’addition entropique.
Garçon ! Un autre verre de rouge. Le plus râpeux que vous ayez. Il faut bien que je tue les quelques neurones qui essaient encore de comprendre ce cirque.

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