L’exaltation du « travailleur infatigable », cette figure de proue du néolibéralisme de comptoir, constitue sans aucun doute la farce la plus sinistre de notre époque. C’est une comédie métaphysique jouée par des acteurs épuisés qui s’imaginent être des moteurs à combustion interne de haute précision, alors qu’ils présentent la fiabilité mécanique d’un compresseur de réfrigérateur soviétique laissé à l’abandon dans une décharge à ciel ouvert. Nous avons érigé l’insomnie en vertu cardinale, transformant nos bureaux en théâtres de l’absurde où la valeur ajoutée d’un individu se mesure à sa capacité à rester assis devant un écran lumineux jusqu’à ce que ses globes oculaires se dessèchent. Cette agitation frénétique, que l’on pare des atours de l’ambition, n’est guère plus digne que la cohue de fin de journée dans un supermarché discount, où des êtres hagards se disputent une barquette de céleri rémoulade à moitié prix. Le travail, dans sa définition la plus crue, n’est qu’une accélération brutale de l’entropie locale, une manière particulièrement inefficace de convertir de l’énergie chimique en frustration thermique et en dossiers Excel que personne ne lira jamais.
Pour maintenir cette illusion de « carrière » — terme pompeux pour désigner une lente érosion de l’âme —, nous forçons notre organe cérébral à fonctionner dans un bourbier toxique. D’un point de vue strictement physique, l’état de veille est une catastrophe contrôlée, une accumulation désordonnée de déchets moléculaires qui saturent nos synapses comme de la graisse figée dans la tuyauterie d’un restaurant bon marché. Nous sommes, selon la terminologie d’Ilya Prigogine, des structures dissipatives au bord de l’effondrement, luttant vainement pour maintenir un semblant d’ordre interne alors que le chaos nous ronge de l’intérieur. Les déchets métaboliques, notamment ces protéines bêta-amyloïdes qui s’accumulent dans le cortex comme le tartre au fond d’une bouilloire, transforment nos pensées en une mélasse incohérente. Refuser le sommeil au nom de la productivité, c’est comme essayer de préparer un repas gastronomique dans un évier bouché qui refoule des eaux usées : c’est héroïque, peut-être, mais c’est surtout d’une bêtise crasse.
Si l’on daigne observer ce désastre à travers le prisme de la géométrie de l’information, la situation est encore plus désespérée. Chaque heure passée à traiter des flux de données inutiles nous éloigne de notre variété riemannienne d’origine, tordant les coordonnées de notre propre identité jusqu’à ce que le « soi » ne soit plus qu’un bruit de fond statistique. Nous dérivons sur une courbe complexe, perdant nos repères ontologiques, jusqu’à ne plus savoir ni qui nous sommes, ni pourquoi nous nous infligeons cette torture. Le sommeil agit alors comme une force de rappel gravitationnelle, une réinitialisation brutale et nécessaire qui tente de projeter orthogonalement notre conscience déformée vers un état de base viable. Sans cette violence réparatrice, l’esprit finit par ressembler aux graffitis obscènes et incohérents que l’on trouve sur les murs des toilettes d’une gare de banlieue : un cri confus dans le vide.
Pourtant, la bêtise humaine étant une ressource inépuisable, certains croient pouvoir négocier avec les lois de la physique en sortant leur carte de crédit. On voit ainsi fleurir un marché du désespoir bourgeois, où l’on vous vend cet [oreiller ergonomique](https://example.com) à un prix qui frôle l’indécence, sous prétexte que sa mousse à mémoire de forme pourrait compenser la déliquescence de vos neurones. Dépenser trois cents euros pour un bloc de polyuréthane en espérant qu’il sauvera votre santé mentale revient à tenter de colmater une brèche dans la coque du Titanic avec un carré de soie sauvage. C’est une onction suprême donnée à l’agonie, un pansement de luxe sur une hémorragie existentielle. Ils n’achètent pas le repos ; ils achètent le droit de se sentir coupables dans un confort relatif.
Au fond, le sommeil n’est même pas une rédemption. C’est un huissier de justice biologique qui vient, chaque nuit, saisir les meubles pour payer les intérêts de notre dette entropique. La nausée matinale, cette lourdeur qui vous écrase dès que le réveil sonne, n’est rien d’autre que le reçu fiscal de cette transaction foireuse, la preuve que la liquidation des déchets a été incomplète. Nous ne sommes que des flux thermiques en sursis, cherchant un instant de stabilité froide avant que l’univers, dans sa grande indifférence, ne nous transforme en une poussière uniforme et tiède. Mais allez-y, reprenez donc un café soluble. C’est d’une tristesse à pleurer, et j’ai envie de rentrer.

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