Thermodynamique Bancale

La Foire aux Restes

Boire un mauvais vin rouge dans un bistrot de la rive gauche en écoutant un jeune diplômé d’école de commerce pérorer sur la « disruption » est une expérience qui confine au sublime masochisme. On nous vend la croissance, l’innovation et l’esprit d’entreprise comme des épopées wagnériennes, des jaillissements de volonté pure qui sculptent le monde. Quel romantisme de bas étage. En réalité, une entreprise n’est pas une structure dissipative noble cherchant à maintenir son intégrité ; c’est un organisme parasite qui lutte misérablement pour ne pas se dissoudre dans la soupe tiède de la médiocrité ambiante. Le marché n’est pas un champ de bataille pour conquérants en cravate ; c’est le rayon traiteur d’un supermarché à dix-neuf heures cinquante, où des pensionnaires en fin de droits se mettent des coups de coude pour arracher la dernière barquette de céleri rémoulade à moitié prix. C’est sale, c’est bruyant, et ça sent la peur du vide.

Regardez ces start-ups qui s’agitent comme des bactéries dans une boîte de Petri trop petite. Elles croient créer de la valeur. Ridicule. Elles ne font que retarder l’inéluctable pourriture. En physique, l’entropie est la mesure du désordre. En économie, c’est ce qui arrive quand votre business model ressemble à un ticket de métro oublié dans la poche d’un jean passé à la machine à laver : c’est illisible, en bouillie, et ça ne mène plus nulle part. Ce qu’on appelle pompeusement le « management » n’est qu’une tentative désespérée de climatisation cérébrale. On essaie de refroidir le système pour qu’il ne s’évapore pas dans le bruit thermique de la concurrence. C’est aussi vain que d’essayer de maintenir un steak-frites au chaud au milieu d’un blizzard sibérien en soufflant dessus. Tout finit par refroidir. Tout finit par s’égaliser dans la grisaille de l’équilibre thermodynamique, là où le profit est nul et où l’ennui est total.

D’ailleurs, observer ces cadres supérieurs gribouiller des schémas de synergie inutiles dans un carnet de notes en cuir hors de prix me fascine toujours. Dépenser une telle somme pour acheter la peau tannée d’un animal mort, simplement pour y consigner le vide intersidéral de leurs pensées, c’est une forme d’art involontaire. C’est le mausolée de leur propre vacuité. Ils écrivent pour se prouver qu’ils existent encore, alors que le système a déjà digéré leur pertinence depuis longtemps.

Le Démon Comptable

C’est ici qu’interviennent nos nouveaux Maxwell, ou plutôt, nos nouveaux geôliers. Le démon de Maxwell, cette petite créature imaginaire censée trier les molécules rapides des lentes pour inverser l’entropie, a enfin quitté les manuels de physique théorique. Il ne s’est pas incarné dans un robot humanoïde brillant, mais dans des fermes de serveurs poussiéreuses qui ronronnent comme des frigos industriels. Ne parlez pas d’intelligence artificielle ; c’est une insulte à l’intelligence. Ce sont des pompes à succion, des aspirateurs statistiques programmés pour racler les fonds de tiroir de l’âme humaine.

Ces algorithmes ne « pensent » pas. Ils extraient l’ordre du chaos comme on extrait la moelle d’un os. Ils trient les signaux faibles dans le bruit de fond de nos névroses pour en extraire une structure prévisible, donc exploitable. Chaque clic, chaque hésitation devant une publicité pour une brosse à dents connectée, chaque micro-seconde passée à scroller est une réduction d’incertitude que ces machines convertissent en monnaie. L’algorithme dévore notre imprévisibilité — ce que les poètes appelaient jadis la liberté — pour minimiser l’énergie libre du système marchand. Le but n’est pas de vous servir, mais de réduire la friction entre votre compte en banque et leur bilan comptable. C’est une plomberie de haute précision conçue pour que l’argent s’écoule sans le moindre grumeau de conscience.

Le résultat ? Un monde où tout est optimisé, lisse comme un lavabo d’hôpital. Une géométrie de l’information où chaque trajectoire de consommation est déjà tracée avant même que vous n’ayez fini votre café. On ne vend plus des produits, on vend de la sédation. On vend l’absence de surprise. C’est le triomphe du froid sur le chaud, du calcul mesquin sur l’élan vital.

Zéro Absolu

À force de vouloir tout optimiser via ces processus de vampirisme automatisé, nous atteignons ce que j’appelle la stase informationnelle. Si chaque acteur du marché utilise la même puissance de calcul pour minimiser son erreur de prédiction, le système finit par se figer dans une catatonie parfaite. C’est la mort thermique de la créativité, le zéro absolu de l’innovation. Nous sommes comme des piles qui se vident lentement, non pas parce que nous manquons d’énergie, mais parce que nous manquons de différence de potentiel. Tout se vaut, tout est prévu, tout est déjà digéré.

On s’étonne que les batteries de nos vies s’épuisent, mais c’est notre propre capacité à générer de l’imprévu qui est en train de s’éroder sous les coups de boutoir de la prédictibilité. À la fin, il ne restera que des machines qui se prédisent mutuellement, s’échangeant des flux de données stériles dans un silence de cathédrale électronique, tandis que l’humanité regardera, l’œil vitreux, attendant la prochaine notification. Le génie humain réduit à une fonction de coût linéaire. Quelle déchéance.

Tiens, le serveur a encore oublié ma commande. Une anomalie. Un bruit. Une erreur de prédiction manifeste dans ce monde aseptisé. Enfin quelque chose de vivant. Je devrais presque lui laisser un pourboire pour son incompétence, c’est la seule chose réelle qui soit arrivée depuis une heure. Qu’est-ce qu’on s’emmerde.

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