Asseyez-vous, et cessez donc de regarder votre montre toutes les trente secondes. Le temps est une variable que vous ne maîtrisez pas, surtout pas ici. Garçon ! Servez-moi un autre de ces poisons, et par pitié, évitez de le noyer sous les glaçons cette fois ; mon foie a déjà capitulé face à la chimie moderne, inutile d’y ajouter l’hypothermie. Vous savez, j’observais tout à l’heure cette faune pathétique qui s’agite dans les tours de verre d’en face, ces cadres intermédiaires qui se gargarisent de « responsabilité sociétale » et de « raison d’être » comme s’ils venaient de découvrir le feu. C’est fascinant, cette capacité qu’a l’animal humain à ignorer l’odeur de sa propre décomposition sous un costume en polyester mélangé.
Le mensonge topologique
On tente de nous vendre l’entreprise moderne comme un édifice moral, un sanctuaire de la « chose publique » où chaque action aurait un sens transcendantal. Quelle bouffonnerie. Si l’on retire le vernis marketing et les slogans creux, une organisation n’est rien d’autre qu’une variété statistique, un espace topologique froid et hostile où l’on tente désespérément de minimiser l’incertitude de la rentabilité. Ce qu’ils appellent « culture d’entreprise », ce n’est que le bruit de fond, le grésillement insupportable d’une radio mal réglée dans une voiture qui fonce droit dans le mur.
Le travailleur, lui, n’est pas un sujet. Oubliez Kant, oubliez l’humanisme. Dans cette géométrie, vous n’êtes qu’un point de donnée, une particule erratique sur une variété de Riemann que la direction observe avec la distance méprisante d’un entomologiste qui s’apprête à planter une épingle. Votre « productivité » n’est qu’une mesure de courbure locale, une déformation de l’espace-temps provoquée par la pression de vos dettes et le coût exorbitant de votre loyer pour un placard à balais en banlieue parisienne. On ne gère pas des humains, on lisse des distributions de probabilités. C’est un mélange nauséabond d’ozone de photocopieuse en surchauffe et de parfum bon marché qui masque à peine la sueur froide des réunions de crise.
La métrique de la souffrance
Pour comprendre la véritable nature de cette boucherie abstraite, il faut avoir le courage d’invoquer l’information de Fisher. Rangez vos regards vides, je ne vais pas vous faire un cours magistral, je suis en RTT perpétuelle. L’information de Fisher, c’est la mesure de la sensibilité d’un système à ses propres paramètres. Dans le contexte qui nous intéresse, c’est le thermomètre de l’angoisse : quelle quantité d’informations une heure supplémentaire de votre vie, brûlée sous les néons, apporte-t-elle sur la solvabilité de la boîte ?
Plus la métrique de Fisher est élevée, plus le système est tendu, sensible, au bord de la rupture anévrismale. Une entreprise dite « agile » est simplement une structure où cette métrique est maximale partout. C’est comme la couture d’un pantalon trop serré après un repas de Noël trop gras : chaque mouvement risque de tout faire craquer. C’est la géométrie de l’effort inutile, la science exacte de combien on peut presser le citron avant qu’il ne rende de l’acide pur et que l’écorce ne se désintègre.
Et c’est là que le décorum devient obscène. Regardez ce directeur marketing, là-bas. Il brandit son Pelikan Souverän M800 comme un sceptre royal. Un instrument d’une précision diabolique, une plume qui glisse sur le papier avec la grâce d’un patineur, mais pour quoi faire ? Pour signer des plans sociaux ou gribouiller des schémas incompréhensibles lors de comités de pilotage qui durent des plombes. On achète du luxe, de la résine polie et de l’or 18 carats pour masquer l’entropie, pour oublier que la seule « valeur ajoutée » réelle est la sueur cristallisée de types qui ont oublié la couleur du ciel.
Dualité de l’échec
Le drame, c’est que l’humain est un bug biologique dans cette structure mathématique. Vos doutes, votre fatigue, votre envie de tout plaquer pour élever des chèvres dans le Larzac… ce sont des singularités qui font exploser la métrique. Pour que l’organisation « évolue », elle doit transformer chaque âme en une statistique lisse.
C’est ici que la géométrie de l’information devient cruelle avec ses espaces duaux plats. D’un côté, vous avez l’espace des intentions, la famille exponentielle, le monde imaginaire des « valeurs » et des « visions stratégiques » projetées sur des slides PowerPoint. De l’autre, l’espace des résultats, la famille de mélange, la réalité sordide des bilans comptables et des notes de frais refusées. Entre les deux ? Une orthogonalité parfaite. Une distance infranchissable.
La « stratégie » n’est que la tentative pathétique de tracer une ligne droite (une géodésique) entre ces deux mondes qui ne parlent pas la même langue géométrique. C’est vouloir faire entrer un kebab complet sauce blanche dans une boîte d’allumettes. Ça déborde, ça tache, et à la fin, tout le monde a l’air idiot. L’évolution organisationnelle ne mène pas au progrès, elle mène à la dissipation thermique maximale. On brûle de l’intelligence pour produire du vide. Le « public », c’est juste le nom qu’on donne à la décharge où l’on déverse nos erreurs de calcul. Allez, finissez votre verre, la courbure de mon portefeuille m’indique qu’il est temps de partir avant que la réalité ne nous rattrape.

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