On s’assoit autour d’une table en chêne massif, un meuble dont le prix suffirait à nourrir un village mais qui ne sert ici qu’à supporter le poids de coudes fatigués, et on prétend “décider”. Quelle mascarade pathétique. Cette mise en scène de la concertation, que ce soit dans les conseils d’administration feutrés ou les préfectures poussiéreuses, n’a rien d’une quête de vérité. C’est la version bureaucratique de la file d’attente pour un kebab douteux à trois heures du matin : on sait que le résultat sera indigeste, on déteste la gueule de celui qui nous précède, mais on reste là, par une sorte de passivité bovine, espérant que la douleur s’arrêtera vite. La “volonté générale” ? C’est le nom poli que l’on donne à l’épuisement nerveux de dix imbéciles enfermés dans une pièce sans oxygène.
En réalité, ce que nous appelons fièrement “débat public” n’est qu’une collision de vecteurs dans un espace de probabilités passablement encombré, une friction de désirs vulgaires qui se déguisent en principes.
Le Cirque de l’Inutilité
Regardez-les, ces cadres supérieurs qui s’excitent sur des graphiques PowerPoint avec l’ardeur d’un parieur compulsif devant un ticket de tiercé perdant. Ils sont persuadés que l'”adhésion” d’une équipe se forge par le “leadership”. Quelle ignorance crasse. La psychologie sociale n’est qu’une couche de vernis sur une carcasse en décomposition. Ce qui se joue réellement dans ces réunions, c’est une dégradation pure et simple de l’énergie vitale. On entre avec une intuition, on en ressort avec une bouillie tiède, une sorte de purée sans sel que tout le monde accepte uniquement parce qu’il est l’heure d’aller déjeuner.
L’effort de communication est une fuite d’eau dans un appartement que l’on ne possède pas. On s’épuise à parler pour ne rien dire, tandis que le temps, ce capital que l’on vous vole chaque jour pour un salaire de misère, s’évapore. Pour masquer ce vide abyssal, on griffonne des schémas circulaires sur un carnet de notes en cuir de veau qui coûte la moitié d’un SMIC, espérant que l’odeur du cuir neuf étouffera celle de notre propre servilité. On achète du prestige pour ne pas voir que notre parole n’a pas plus de poids qu’une mouche sur un tas de fumier. C’est l’entropie managériale : plus on discute, plus l’intelligence s’effondre.
La Courbure de l’Incompréhension
Si l’on veut vraiment comprendre pourquoi rien ne fonctionne, il faut cesser de lire de la philosophie de comptoir et regarder la géométrie de notre échec. Imaginez que chaque opinion humaine soit un point sur une carte. Former un consensus, ce n’est pas “se comprendre” — car personne ne comprend personne, c’est une règle biologique. C’est essayer de trouver le chemin le plus court sur une surface qui est plus déformée que le visage d’un boxeur à la retraite.
Le problème, c’est la courbure de cet espace. Lorsque deux ego se confrontent, l’espace entre eux se tord violemment, rendant toute ligne droite impossible. C’est la géométrie de la haine ordinaire. Essayer de mettre d’accord un syndicaliste en colère et un patron cynique revient à vouloir tracer un cercle parfait sur une feuille de papier froissée et jetée au feu. La distance entre vos croyances n’est pas morale, elle est métrique. Vous êtes séparés par des gouffres que la parole ne peut franchir. Ce que vous appelez “accord” n’est que le moment où l’un des deux interlocuteurs a trop faim ou trop envie d’aller aux toilettes pour continuer à hurler. Le consensus est une victoire de la vessie sur l’esprit.
L’Automate ou la Fin de l’Imposture
L’avenir n’appartient pas aux grands hommes, mais aux algorithmes de régulation thermique. Pourquoi laisser des primates en costume, préoccupés par leur plan de carrière et leur cholestérol, décider de l’avenir de la cité ? Un système de gouvernance algorithmique traite le “bien commun” comme une simple fonction de coût, une optimisation froide, sans larmes et sans discours inutiles. C’est net, c’est tranchant, et surtout, cela ignore superbement vos “sentiments”, qui ne sont après tout que des résidus chimiques mal évacués par votre cerveau limbique.
Le véritable progrès, c’est d’accepter que la justice est une équation et non une émotion. Le reste n’est que littérature pour classes moyennes en quête de sens. Et pourtant, la vanité humaine est telle que l’on continue de se pavaner avec cette mallette en cuir de luxe à 2500 euros, un objet dont la seule utilité est de transporter l’illusion de notre importance dans des couloirs de métro qui sentent l’urine et le désespoir. On veut l’élégance de la décision souveraine, mais on est incapable de supporter la rigueur d’un calcul.
J’ai une envie soudaine de regarder le monde brûler, ou au moins de voir cette machine à café exploser. Tout cela pour finir par débattre de la couleur de la moquette, alors que la seule certitude mathématique est que nous mourrons tous seuls, entourés de dossiers que personne n’ouvrira jamais.

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