Garçon, un autre verre. Pas cette piquette acide que vous servez aux touristes, donnez-moi quelque chose qui a de la mâche, quelque chose qui rappelle le sédiment lourd de l’histoire. Regardez par la fenêtre. Vous voyez ces foules qui s’agglutinent ? Ils appellent ça une manifestation, une expression de la volonté populaire. Quelle blague. Si l’on retire le vernis romantique de la « République », il ne reste qu’un système thermodynamique à l’agonie, tentant désespérément de dissiper sa propre chaleur avant l’explosion finale.
On nous a vendu la démocratie comme une agora noble, un lieu d’échange d’idées. Mais soyons sérieux deux minutes. La prise de décision publique n’a rien à voir avec la philosophie des Lumières. C’est une opération de boucherie statistique. C’est la réduction brutale d’une variété de probabilités complexes en un point unique et décevant que l’on nomme « loi ». C’est ridicule.
La Mascarade
Pénétrez dans n’importe quelle salle de réunion ministérielle. L’air y est vicié, saturé de mensonges polis et de CO2. Ce que vous observez n’est pas de la gestion, c’est une liturgie du vide. Observez ce haut fonctionnaire au fond de la salle. Il ne prend pas de notes pour la postérité ; il caresse le papier avec un stylo-plume en résine précieuse dont le prix suffirait à nourrir une famille pendant un mois. La plume glisse avec une arrogance obscène, déposant une encre noire et définitive pour ratifier des décisions qui n’auront d’autre effet que de complexifier un formulaire administratif déjà incompréhensible. Cette glisse parfaite sur le papier, c’est le bruit du mépris.
Et le « consensus » ? Parlons-en, du consensus. Ce n’est pas l’harmonie des cœurs. C’est l’équivalent social de l’heure de pointe dans la ligne 13 du métro parisien. Vous êtes écrasé contre la vitre, le visage collé à l’aisselle humide d’un inconnu, incapable de bouger, respirant un air rance. Vous ne choisissez pas d’être là, vous ne validez pas cette proximité, vous subissez simplement la pression des corps environnants jusqu’à ce que votre volonté propre s’évapore. Voilà ce qu’est un accord politique : une résignation collective face à l’odeur de la transpiration d’autrui, formalisée par un décret.
La Courbure
Pour comprendre l’horreur réelle de la situation, il faut abandonner la sociologie de comptoir pour la froideur clinique de la géométrie de l’information. L’espace des opinions publiques n’est pas un plan euclidien plat et rassurant où l’on peut tracer des lignes droites. C’est une variété riemannienne tourmentée, pleine de creux et de bosses, une topologie cauchemardesque.
Dans ce modèle, l’information de Fisher agit comme une métrique de la haine. Ce n’est pas une formule abstraite pour thésard en mal de sujet ; c’est la quantification exacte de la rage que vous ressentez à la caisse du supermarché lorsque la personne devant vous décide, au moment de payer, de chercher un coupon de réduction périmé au fond de son sac. Chaque seconde perdue augmente la courbure de l’espace-temps local. En politique, c’est pareil. La « volonté générale » navigue sur cette surface instable. Lorsque la courbure devient infinie — ce que les journalistes appellent pudiquement une « crise sociale » — ce n’est pas un accident. C’est une singularité mathématique inévitable. Le système ne peut plus traiter l’information, la métrique s’affole, et la seule solution pour l’État est de geler les paramètres, de verrouiller la distribution.
L’Entropie
Toute cette agitation vise un seul but : minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre le fantasme d’un ordre public et le chaos réel de la rue. Mais c’est une course perdue d’avance. C’est comme essayer de charger un smartphone dont la batterie est morte avec un câble dénudé que l’on doit tordre dans tous les sens. Ça clignote, ça donne l’illusion de la charge, on y croit, et soudain — paf — ça tombe de 20% à 0% en une seconde. L’écran noir. Le néant.
Nous notons nos doléances dans des agendas en cuir de veau au grain exquis, pensant que la qualité du support conférera de la dignité à notre désespoir. C’est pathétique. Le cuir est la peau d’une bête morte, et nos planifications ne sont que les spasmes nerveux d’une civilisation qui a peur du silence. La décision publique n’est pas une construction, c’est une érosion. On lime les aspérités de la réalité jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une pâte grise, insipide, que tout le monde avale sans mâcher pour ne pas vomir.
J’ai faim. Mais ne m’apportez pas le menu, je sais déjà que tout y est trop cher pour ce que c’est. C’est ça, la seule vérité métrique qui compte : l’addition arrive toujours, et elle est toujours salée.

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