On nous rebat les oreilles, jusqu’à la nausée, avec cette fameuse « mission sociale » de l’entreprise. À en croire les brochures glacées des départements de communication, l’organisation moderne serait devenue une sorte d’abbaye laïque dédiée au bien commun, où chaque tableau croisé dynamique contribuerait à l’harmonie universelle. Quelle plaisanterie. Ce que nous appelons pompeusement « service public » ou « responsabilité sociétale » n’est, au regard de la physique fondamentale, qu’une tentative pathétique de retarder l’inéluctable.
Comme nous l’évoquions la dernière fois, le passage de l’individu au collectif ne change rien aux lois de l’univers. Au contraire, il les exacerbe. Une entreprise n’est pas une famille ; c’est un incinérateur thermodynamique.
L’Illusion de l’Ordre
Qu’est-ce qu’une organisation, sinon une structure dissipative plongée dans un milieu loin de l’équilibre ? Pour maintenir une apparence d’ordre — ce que les managers appellent « stratégie » ou « culture » —, l’entreprise doit dévorer de l’énergie (votre temps, votre café, votre santé mentale) et rejeter de l’entropie vers l’extérieur. La « valeur » dont on nous vante la co-création n’est que le résidu de cette combustion. C’est la chaleur qui s’échappe d’un moteur de vieille Peugeot 405 en plein embouteillage sur le périphérique : c’est chaud, ça fait du bruit, ça sent le gasoil brûlé, mais ce n’est en aucun cas le but de la manœuvre.
On s’imagine que la collaboration est une affaire de sentiments, de synergie. Ridicule. D’un point de vue neurobiologique, ce que vous appelez « esprit d’équipe » n’est qu’une synchronisation de signaux électriques visant à minimiser l’entropie informationnelle. Le cerveau est un organe paresseux ; il déteste l’incertitude. Pour ne pas imploser face au chaos du marché, nous créons des structures rigides, des hiérarchies, des processus. C’est un peu comme essayer de manger un bol de soupe avec une fourchette : on s’agite beaucoup, on a l’air occupé, mais le rendement est proche de zéro.
C’est fatigant.
La Friction et le Démon
Parlons-en, de ce rendement. La thermodynamique hors équilibre nous enseigne que pour créer de l’ordre localement (un produit, un service), il faut générer un désordre global plus grand. Le prétendu « bien public » de l’entreprise est la décharge où elle balance son entropie. On externalise le stress, la pollution, la bêtise. On appelle ça la croissance.
Prenez le cadre moyen. On lui demande de minimiser son « entropie de travail », d’être fluide, d’être agile. En réalité, on lui demande d’être un démon de Maxwell, ce petit être imaginaire censé trier les molécules rapides des lentes pour violer le second principe de la thermodynamique. Le manager, ce démon en costume de lin froissé, passe ses journées à trier des e-mails inutiles en espérant qu’un miracle statistique fera émerger de la clarté.
C’est aussi vain que d’essayer de réparer une batterie de smartphone en soufflant dessus. Cette lutte contre l’usure biologique est si désespérée que l’on voit des directeurs s’offrir des fauteuils de bureau ergonomiques Aeron à des prix indécents, comme s’ils pouvaient acheter une immunité contre l’affaissement de leurs propres disques intervertébraux. Payer le prix d’une petite voiture d’occasion pour s’asseoir devant un écran et produire du vide, quelle déchéance intellectuelle. Le support lombaire ne sauvera pas votre âme de la compression administrative.
Le Néant Bureaucratique
La redéfinition de la valeur co-créée passe par une acceptation cynique : nous sommes des catalyseurs de chaos. Le rôle de la « fonction publique » de l’entreprise n’est pas de sauver le monde, mais de stabiliser momentanément les flux d’énergie pour éviter que la société ne s’effondre trop vite. C’est une maintenance de routine sur un navire qui prend l’eau de toutes parts.
Le sentiment d’utilité que vous ressentez après une réunion réussie ? Un simple pic de dopamine, un bug de votre système de récompense qui n’a pas encore compris que vous avez juste déplacé des pixels d’une colonne à une autre. Nous sommes des singes qui ont appris la thermodynamique mais qui préfèrent croire aux contes de fées sur le « leadership inspirant » plutôt que d’admettre la vacuité de notre agitation.
Si l’on regarde froidement la géométrie de l’information au sein d’un département marketing, on n’y voit que du bruit blanc. Une accumulation de signaux redondants qui ne servent qu’à justifier l’existence de ceux qui les émettent. C’est l’entropie maximale déguisée en activité fébrile. Comme ces bistrots parisiens qui vous servent un expresso brûlé au prix d’un grand cru : le décor est là, le bruit des tasses aussi, mais la substance a disparu depuis longtemps dans les vapeurs de l’indifférence.
Je devrais peut-être démissionner, mais l’inertie est une force puissante.
L’organisation n’est pas un organisme vivant ; c’est un moteur thermique qui tourne à vide. La co-création de valeur est le nom poli que nous donnons à notre peur collective du néant, cette entropie finale qui finira par lisser toutes nos ambitions, nos carrières et nos rapports annuels dans un silence thermodynamique parfait. Allez, servez-moi un autre verre, cette discussion me donne envie de regarder les piles de mon horloge couler lentement.

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