Le Théâtre de l’Absurde
Observons ce spectacle affligeant depuis la vitrine. Dehors, sous une pluie fine et mesquine, les foules se pressent vers des tours de verre pour y accomplir des rituels qui n’ont de sens pour personne. Ici, dans la tiédeur rance de ce bistrot, le vin a un arrière-goût de bouchon, mais il a au moins le mérite d’être honnête. Il ne prétend pas être un grand cru. Contrairement à nous, qui prétendons être des « professionnels » alors que nous sommes, au mieux, des mécanismes thermiques défaillants en sursis.
L’Aberration Physique
Si l’on y réfléchit avec un minimum de rigueur — ce qui est déjà trop demander à la plupart de mes contemporains —, le travail de bureau est une aberration thermodynamique. Nous passons nos journées à lutter contre l’entropie dans un système fermé. Ranger un dossier, répondre à un client, aligner des colonnes dans un tableau : c’est de la néguentropie, de l’ordre injecté de force dans un univers qui ne désire que le chaos.
Mais à quel prix ? Pour maintenir cette illusion de structure, nous générons une chaleur phénoménale. Pas seulement la chaleur des serveurs qui hurlent dans les sous-sols, mais la chaleur de nos propres frictions sociales. Les réunions qui s’étirent en longueur ne sont rien d’autre que de la dissipation d’énergie pure, du bruit thermique déguisé en communication. C’est l’univers qui nous rappelle, avec un cynisme glacé, que tout effort d’organisation est vain et coûteux.
Le Coût Métabolique
Et nous, pauvres créatures biologiques, nous sommes le carburant de cette machine infernale. On parle de « carrière », de « vocation », mais soyons sérieux une minute. C’est une transaction lipidique. Vous échangez votre intégrité synaptique contre de quoi vous nourrir. Regardez ce que l’homme moderne ingère : des sandwichs triangles sous vide au goût de carton mouillé, avalés à la hâte devant un écran pour éviter que le cerveau ne s’éteigne avant 18 heures.
Nous sommes des batteries qui fuient. Chaque décision, aussi triviale soit-elle — « Cordialement » ou « Bien à vous » ? — consomme du glucose. C’est ce qu’on appelle la fatigue décisionnelle, mais c’est surtout le signe que notre matériel biologique est obsolète. Nous ne sommes pas câblés pour gérer ce flux incessant de micro-choix insignifiants qui drainent notre volonté comme une sangsue draine du sang.
L’Ergonomie de la Torture
Le décorum de notre servitude est tout aussi grotesque. On nous vend de l’ergonomie pour nous faire oublier que la posture assise est une lente agonie pour la colonne vertébrale. On nous équipe d’outils soi-disant « design », comme si l’esthétique pouvait compenser la vacuité de la tâche.
Prenez par exemple ce bloc de plastique blanc maudit, lisse comme un galet et tout aussi ergonomique qu’une brique, conçu spécifiquement pour détruire le canal carpien tout en flattant l’œil. On clique, on glisse, on s’abîme les tendons pour déplacer des pixels qui reviendront à leur place initiale le lendemain. C’est d’un snobisme technologique qui frise le sadisme.
Le Majordome de Silicium
C’est pourquoi l’arrivée de l’automatisation n’est pas une menace, c’est une libération sanitaire. Arrêtons de jouer les indispensables. Laissez les algorithmes prendre le relais. Laissez ces majordomes de silicium gérer l’entropie à notre place. Ils n’ont pas d’ego, ils n’ont pas mal au dos, et surtout, ils ne ressentent pas cet ennui existentiel qui nous broie l’estomac le dimanche soir.
L’objectif ultime ne devrait pas être la productivité, mais le parasitisme élégant. Devenir l’entité molle qui regarde la machine travailler. Déléguer non seulement l’exécution, mais la décision elle-même. Je ne veux plus choisir. Je veux que le système s’auto-régule, qu’il digère les données brutes et ne me présente que le résultat final, débarrassé de toute la graisse du processus.
Chute de Tension
Mais je m’égare. Parler de tout cela m’épuise presque autant que de le faire. Le niveau de mon verre a dangereusement baissé, et l’entropie de ma propre patience augmente.
Au fond, la seule machine qui mérite un tant soit peu de respect dans tout cet écosystème, c’est celle qui ne pose pas de questions et délivre une substance psychoactive immédiate. Comme cette machine à café hors de prix qui trône dans la salle de pause et qui, contrairement à mes collègues, accomplit sa tâche avec une précision suisse et un mépris silencieux pour la médiocrité environnante.
Garçon ! La même chose. Et vite.

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