Rappelez-moi de ne plus jamais commander ce vin au verre. Il a un arrière-goût de vinaigre et de désespoir qui me rappelle curieusement votre dernière réunion d’équipe. Vous me parliez de quoi, déjà ? D’« optimisation des processus » ? De « gain de productivité » ? Pardonnez-moi si je ne saute pas de joie, mais ce jargon de gestionnaire me donne des brûlures d’estomac plus violentes que ce beaujolais frelaté.
L’Usure
Soyons sérieux une minute. Vous vous imaginez que travailler, c’est créer de la valeur. Quelle arrogance. Du point de vue de la physique fondamentale, le travail n’est qu’une forme particulièrement inefficace de transfert de chaleur. Regardez vos mains. À chaque fois que vos doigts frappent ce clavier en plastique bon marché, vous ne faites pas avancer l’humanité ; vous générez de la friction. Savez-vous ce qui s’accumule entre les touches ? Non, ce n’est pas de la « data », ce sont vos propres squames, des particules de peau morte qui se détachent sous l’effet du stress et de l’abrasion. Votre bureau est un cimetière dermatologique.
Et ce n’est pas seulement votre épiderme qui part en poussière. Pensez à l’énergie colossale qu’il faut pour maintenir cette illusion d’activité. Ce mail passif-agressif que vous avez envoyé à la comptabilité pour une note de frais de douze euros ? Il a fallu faire tourner des serveurs refroidis à l’eau de l’autre côté de la planète, brûler du charbon, noircir le ciel, tout ça pour une information dont tout le monde se fiche éperdument. C’est obscène.
Le matin, quand vous vous entassez dans le métro ou le RER, ce que vous ressentez, cette moiteur, cette odeur de déodorant bas de gamme mélangée à la transpiration de l’angoisse, c’est la réalité thermodynamique du marché du travail. Des corps chauds qui se frottent les uns aux autres pour aller dissiper de l’énergie dans des open spaces surchauffés. Votre salaire n’est rien d’autre qu’une indemnité pour cette usure biologique. Et pourtant, vous continuez à jouer le jeu. Vous allez même jusqu’à acheter cet hors de prix carnet de notes en cuir, pensant que recouvrir votre vide existentiel avec la peau tannée d’un veau mort va vous donner l’air d’un penseur. C’est d’un pathétique achevé. Vous échangez des mois de votre vie contre un accessoire qui finira, comme le reste, au fond d’un tiroir, rempli de gribouillis illisibles.
Le Chaos
Parlons-en, de votre fameuse « organisation ». Vous croyez que trier vos dossiers va endiguer le chaos ? C’est comme essayer d’écoper l’océan avec une cuillère à café percée. Votre bureau virtuel, avec ses icônes alignées et ses fichiers « À traiter », n’est rien d’autre qu’un système d’égouts qui refoule. Chaque document que vous « classez » est un déchet numérique qui vient s’ajouter à la pile de boue sédimentaire qui obstrue votre disque dur et, par extension, vos artères cérébrales.
Plus vous essayez d’organiser, plus vous créez de désordre ailleurs. C’est la loi. Pour gagner cinq minutes sur un tableau Excel, vous en perdez vingt à chercher comment faire une macro que vous oublierez la semaine prochaine. C’est du temps de vie jeté par la fenêtre, une ressource non renouvelable que vous brûlez sur l’autel de la bureaucratie.
Et regardez comment vous alimentez cette machine. À midi, vous ingérez quoi ? Un sandwich triangle sous vide ? Votre estomac devient un incinérateur de déchets industriels. Vous transformez des glucides de mauvaise qualité en gaz, en lourdeur et en envie de dormir. Cette léthargie de 14 heures, ce n’est pas de la fatigue, c’est votre corps qui vous supplie d’arrêter les frais. Vous fixez votre écran, les yeux brûlés par cette lumière bleue qui dérègle vos cycles hormonaux, et vous vous dites que vous êtes « productif » ? Non, vous êtes juste en train de transformer de l’électricité coûteuse en chaleur corporelle et en frustration.
C’est une vaste blague. Nous ne sommes pas des architectes de l’avenir. Nous sommes des radiateurs glorifiés, des structures dissipatives qui accélèrent la mort thermique de l’univers tout en s’inquiétant de leur plan épargne retraite. On s’agite dans le vide, on brasse de l’air chaud, et on appelle ça une « carrière ».
Garçon ! Une autre bouteille. Et essayez de trouver quelque chose qui n’ait pas été fermenté dans une poubelle, cette fois. J’ai besoin d’oublier que demain est lundi.

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