Entropie Publique

Regardez ce verre. La robe de ce bordeaux bas de gamme est la seule chose honnête qui nous reste, bien plus transparente en tout cas que le dernier rapport d’audit de la Cour des Comptes. Nous vivons dans une époque fascinante où l’on nous vend la « durabilité » des infrastructures comme s’il s’agissait d’une vertu morale, alors que ce n’est qu’un mensonge physique. Le politique, ce grand architecte du vent, s’imagine qu’en posant une première pierre devant les caméras, il a le pouvoir de figer le temps. Quelle arrogance pathétique.

L’illusion du marbre

Le chantier public est devenu la cathédrale laïque de notre siècle, un lieu de culte où l’on célèbre la dépense. On inaugure des ponts, des médiathèques et des ronds-points avec la pompe d’un sacre impérial, en feignant d’ignorer une vérité absolue : dès la seconde où le ruban tricolore est coupé, l’ouvrage entame sa décomposition. Une administration publique, c’est exactement comme un vieux croque-monsieur oublié depuis trois jours sous la lampe chauffante d’une buvette de gare : de l’extérieur, cela semble solide, presque appétissant si l’on est myope, mais à l’intérieur, les liaisons moléculaires ont lâché et la structure ne tient plus que par la viscosité d’une graisse rance.

On croit bâtir pour l’éternité, graver des lois dans le marbre, alors que nous ne faisons que créer des structures assoiffées. Une soif inextinguible de maintenance. Pourquoi ? Parce qu’une organisation, qu’il s’agisse de la construction d’une ligne de TGV inutile ou de la gestion d’un ministère, n’est rien d’autre qu’une structure dissipative au sens le plus strict. Pour maintenir un semblant d’ordre dans ce chaos bureaucratique que nous appelons « civilisation », il faut injecter un flux constant et massif de ressources — de l’argent public, des litres de café tiède, des formulaires Cerfa par milliers — simplement pour évacuer l’entropie qui s’accumule naturellement. C’est une taxe physique inévitable, et nous sommes en défaut de paiement.

Prigogine en mairie

Si l’on observe le fonctionnement de l’État avec l’œil froid d’Ilya Prigogine, une mairie ou un conseil régional n’est qu’un système thermodynamique loin de l’équilibre, luttant désespérément contre sa propre mort thermique. La pérennité d’un projet, ce n’est pas sa robustesse, c’est sa capacité à brûler du cash pour ne pas s’effondrer en un tas de gravats. L’ordre est un luxe énergétique que nous ne pouvons plus nous payer. Le désordre, lui, est gratuit ; c’est la pente naturelle de l’univers, la direction vers laquelle glisse inexorablement tout service public laissé sans surveillance.

C’est d’un comique grinçant de voir ces hauts fonctionnaires s’agiter, persuadés de diriger le navire. Ils paraphent des décrets absurdes avec un stylo-plume dont le prix suffirait à refaire le bitume de ma rue, sans comprendre que chaque signature est une tentative dérisoire de ramer à contre-courant du second principe de la thermodynamique. Votre administration locale fonctionne comme une batterie de téléphone bas de gamme qui gonfle : elle chauffe, elle consomme de plus en plus d’énergie pour accomplir de moins en moins de tâches, et elle ne cherche qu’une chose, atteindre l’équilibre, c’est-à-dire le néant fonctionnel.

Le coût du désordre

Le drame de nos modèles de gestion actuels, c’est qu’ils ignorent la géométrie de l’information. On évalue la rentabilité d’un barrage ou d’un hôpital comme on pèse des patates au marché le dimanche matin. Or, la viabilité d’une structure dissipative dépend de sa capacité à transformer le chaos ambiant en structure cohérente sans surchauffer. Quand une organisation devient trop complexe, elle finit par produire plus d’entropie qu’elle n’en évacue. C’est le syndrome de la « réunionite » aiguë : on dépense une énergie folle — des salaires, de l’électricité, du temps de cerveau disponible — pour produire… rien. Juste de la chaleur résiduelle.

Le système devient un radiateur géant qui ne chauffe personne. On se retrouve avec des projets qui sont des cadavres exquis, maintenus en vie artificielle par des subventions qui ne sont rien d’autre que des défibrillateurs appliqués sur un bloc de béton froid. Au fond, nous sommes tous des technocrates de l’éphémère, construisant des châteaux de sable avec des pelles en or massif tout en feignant de ne pas voir la marée qui monte. La prochaine fois que vous verrez un panneau « Travaux : votre région investit pour vous », ne voyez pas une promesse d’avenir. Voyez-y un aveu d’impuissance physique, le cri de désespoir d’une structure qui brûle ses dernières calories pour ne pas se dissoudre dans le bruit de fond de l’univers. Servez-moi donc un autre verre, cette lucidité commence à me donner soif.

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