On me répète souvent, entre deux gorgées de ce pinard acide qu’ils osent appeler « vin de table » dans les brasseries du Quartier Latin, que le travail est le fondement de la dignité humaine. Quelle sinistre plaisanterie. Il suffit de lever les yeux vers les tours de la Défense pour comprendre l’ampleur de la supercherie. Observez ces cohortes de cadres dynamiques s’engouffrer dans le RER A, pressés comme des sardines dans une boîte métallique, mêlant leurs odeurs de déodorant bon marché à la sueur rance du métro parisien. Ils s’imaginent être les architectes de la valeur ajoutée, alors qu’ils ne sont que des moteurs thermiques à rendement désastreux, dont l’unique fonction réelle est de convertir de l’oxygène en rapports PowerPoint et en frustration existentielle.
Bourbier.
Cette agitation fébrile que l’on nomme « carrière » n’est qu’une production massive d’entropie. Dans l’open space, l’air est saturé non pas d’idées, mais de dioxyde de carbone et de renoncement. La vérité, c’est que la seule force qui propulse ces corps fatigués hors de leur lit le matin n’est pas la passion, mais la terreur primitive des factures d’électricité impayées qui s’accumulent sur le buffet de l’entrée. C’est un réflexe de survie pavlovien, déguisé en ambition professionnelle.
À midi, le rituel atteint son paroxysme d’absurdité. On se rue vers la cantine ou la brasserie du coin pour ingurgiter un steak-frites à quinze euros, dont la viande a la consistance d’une semelle orthopédique et l’huile de cuisson l’âge de la Constitution. Cette brûlure gastrique, ce poids sur l’estomac qui persiste tout l’après-midi, voilà la seule information tangible que votre corps reçoit. C’est la preuve physique que vous existez encore, que vous n’avez pas encore été totalement dissous dans le néant administratif. On appelle ça « prendre des forces », mais c’est simplement alimenter la machine à perdre du temps avec un carburant de mauvaise qualité. Vous êtes un algorithme buggé qui continue de tourner en boucle, générant des erreurs que personne ne lit, dans un silence assourdissant.
Géométrie.
Si l’on daigne analyser ce désastre sous le prisme de la géométrie de l’information, le tableau perd toute teinte d’humanisme pour révéler sa froideur mathématique. Votre espace de travail n’est pas une surface lisse et bienveillante ; c’est une variété statistique rugueuse, pleine d’arêtes vives et de singularités cruelles. Chaque tâche que vous accomplissez est un point sur une surface dont la courbure est dictée par la peur. La métrique de Fisher, dans ce contexte, ne mesure pas la précision d’une estimation, mais votre sensibilité nerveuse aux menaces : la grimace du chef, la rumeur de plan social, ou le bruit menaçant du destructeur de documents qui broie, au fond du couloir, les preuves de la carrière de votre collègue viré la veille.
La plupart d’entre vous errent sur des géodésiques nulles, des trajectoires sans but où l’information est égale à zéro. C’est l’encéphalogramme plat de la productivité. Vous êtes dans l’état critique d’une batterie de téléphone lithium-ion gonflée, prête à exploser sous la pression, mais qui ne charge plus. Vous restez assis là, sur un fauteuil de bureau dont le vérin hydraulique a rendu l’âme il y a trois ans, et chaque grincement de ce siège est une coordonnée supplémentaire dans la cartographie de votre misère. Vous tentez de réduire la divergence entre ce que vous êtes et ce que l’entreprise exige, mais la distance est infinie. Vous êtes un rat nageant dans un cloaque géométrique, cherchant une sortie dans un espace qui se replie sur lui-même.
Exécuteur.
C’est ici que l’intervention de la Machine devient une bénédiction macabre. Cessez d’utiliser ce terme romantique d’« Intelligence Artificielle ». Il s’agit d’un Exécuteur, d’un calculateur de courbure aveugle. Là où vous mettez trois jours, trois litres de café et une nuit d’insomnie pour rédiger une note de synthèse médiocre, la Machine optimise la trajectoire en une nanoseconde. Elle ne voit pas votre « effort », elle ne sent pas votre haleine chargée de vin rouge bon marché ; elle voit une friction inutile dans l’écoulement des données.
L’optimisation algorithmique est une pente savonneuse conçue pour l’éviction. Elle lisse la variété riemannienne du travail jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune aspérité à laquelle se raccrocher. L’humain, avec ses doutes, ses pauses cigarettes et ses besoins physiologiques, est une irrégularité topologique qu’il faut aplanir. C’est pathétique de voir ces cadres s’accrocher à leur statut en brandissant un stylo-plume de luxe comme un talisman, pensant que la lourdeur de la résine précieuse leur confère une gravité intellectuelle. La Machine s’en moque. Elle a déjà calculé que votre présence coûte plus cher en entropie qu’elle ne rapporte en information.
Bientôt, le bureau sera un espace parfaitement plat, une courbure nulle, silencieuse et pure, débarrassée du bruit parasite de votre respiration. Il ne restera que la géométrie parfaite du vide.
Je vais finir mon café froid.

コメント