Nous nous extasions la dernière fois sur la froideur géométrique des flux financiers, feignant de croire que l’argent possède la grâce d’un ballet alors qu’il n’est que le spasme d’un cadavre électrique. Passons. Aujourd’hui, j’ai envie de disséquer devant vous cette fameuse « chose publique », celle que vos élus invoquent la main sur le cœur et que les bureaucrates administrent avec la ferveur d’un employé de morgue un lundi matin. On nous vend la cité comme un projet de conscience partagée, un contrat social hérité des Lumières, alors qu’en réalité, ce n’est qu’une vulgaire question de plomberie thermique. Ce que vous appelez « société » n’est qu’un système de refroidissement pour un moteur qui tourne à vide.
La Chaleur des Rats
Il est inutile d’invoquer la morale pour comprendre pourquoi nous vivons ensemble. La physique suffit. Une société est, au sens strict, une structure dissipative. Comme une flamme vacillante ou un ouragan, elle ne maintient sa forme qu’en brûlant de l’énergie et en exportant massivement son désordre vers l’extérieur. Ce que nous nommons poliment « service public » n’est rien d’autre que le pot d’échappement de cette machine, un mécanisme désespéré pour évacuer l’entropie sociale — la crasse, la violence, la misère — avant que le système ne surchauffe et ne fonde.
C’est d’une tristesse absolue, mais regardez la vérité en face. Descendez dans le métro à huit heures du matin. Observez ces corps compressés, cette promiscuité forcée où l’on respire l’haleine rance de son voisin et où l’on partage la moiteur des barres de maintien. Cette « convivialité » forcée n’est pas de la solidarité ; c’est un calcul de résistance des matériaux. Nous tolérons l’odeur de l’autre non par amour, mais parce que l’alternative — le chaos de la solitude absolue ou de la guerre civile — est énergétiquement trop coûteuse. Le « vivre-ensemble » est un sédatif neurobiologique, une illusion cognitive qui nous empêche de planter une fourchette dans la main de celui qui mastique trop bruyamment à la table d’à côté. L’ordre public est simplement la somme de nos dégoûts refoulés.
L’Intrus et la Facture
C’est ici que les philosophes de salon aiment citer Jacques Derrida et son concept de « l’arrivant », cet autre absolu qui débarque sans prévenir. C’est très beau dans un livre relié cuir, mais dans la réalité d’un HLM mal insonorisé, l’arrivant est ce voisin qui décide d’apprendre le tuba à trois heures du matin. D’un point de vue systémique, l’autre n’est pas une promesse messianique ; c’est une fluctuation stochastique, un bruit parasite qui menace l’homéostasie de votre petit confort précaire.
L’administration moderne, cette vaste blague kafkaïenne, a pour unique fonction de transformer cet intrus imprévisible en une donnée inerte. On ne veut pas rencontrer l’autre, on veut scanner son QR code. On veut le réduire à une ligne dans un fichier Excel pour s’assurer qu’il ne porte pas de germes pathogènes. L’autre jour, pour une broutille administrative concernant une erreur de cadastre, j’ai dû apposer ma signature sur un formulaire Cerfa d’une absurdité consommée. J’ai sorti pour l’occasion un instrument d’écriture dont le prix est une insulte à la misère, une plume en or qui glisse sur le papier avec une arrogance voluptueuse. C’était le seul moment de réalité dans ce processus : la sensation physique de l’encre noire séchant sur une promesse bureaucratique vide de sens. Tout le reste n’était que théâtre d’ombres.
L’hospitalité est devenue un problème de bande passante. Le guichetier, avec son regard de poisson surgelé, ne voit pas en vous un être humain, mais un bug dans l’algorithme qu’il faut résoudre avant la pause-café. Nous avons remplacé l’éthique de la rencontre par des protocoles de gestion de flux, car traiter l’humain comme du bétail numérique est thermodynamiquement plus efficace.
Le Grand Gaspillage
Au fond, nous confondons l’ordre et le silence. Nous croyons qu’une société qui fonctionne est une société sans friction, régulée par des automates et des registres infalsifiables. Quelle erreur. Une structure dissipative qui ne dissipe plus finit par étouffer sous sa propre chaleur. C’est l’effet cocotte-minute : à force de vouloir tout aseptiser, tout prévoir, tout normer, on augmente la pression interne jusqu’à l’explosion.
Ceux qui rêvent d’une gouvernance par les nombres, d’une cité gérée par des équations froides, sont des imbéciles dangereux. Ils cherchent l’immunité, pas la justice. Ils veulent payer leurs impôts pour ne plus avoir à sentir l’odeur de la pauvreté, pour ériger des murs insonorisés entre leur conscience et le réel. Mais la friction est nécessaire. La chaleur sociale, celle des engueulades, des marchés bondés et des désaccords insolubles, est la seule preuve que nous sommes encore vivants. Le politique ne devrait pas être l’ingénieur qui huile les rouages pour faire taire le bruit, mais celui qui organise ce magnifique gaspillage d’énergie humaine.
Mais je parle dans le vide. Dehors, il s’est mis à pleuvoir, une pluie grise et acide qui nettoie les trottoirs sans jamais vraiment les laver. Je vais commander un autre café, aussi amer que mes pensées, et regarder les passants se hâter vers leur destin de contribuables dociles, pressés de rentrer chez eux pour continuer à produire de l’entropie devant leurs écrans lumineux.

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