Thermodynamique du Désastre

L’Odeur du Diesel en Hiver

Attablé devant un verre de ce Bordeaux générique qui laisse un arrière-goût de limaille de fer et de regrets, je contemple le flux incessant des cadres sup. Ils s’agitent, ils courent, ils transpirent. Une organisation moderne, voyez-vous, n’est pas cette cathédrale de rationalité que l’on vous vend dans les écoles de commerce. C’est un moteur thermique mal réglé, une structure dissipative au sens de Prigogine, qui brûle du capital humain et de l’espoir pour maintenir une illusion d’ordre précaire. C’est un vieux diesel qui fume par un matin de janvier : beaucoup de bruit, une pollution effroyable, et un rendement énergétique qui ferait pleurer un physicien. Nous ne créons pas de la valeur ; nous accélérons simplement la mort thermique de l’univers en convertissant des heures de vie en rapports PowerPoint que personne ne lira jamais.

La Lasagne Explosive et le Bruit Blanc

Entrez dans n’importe quel open-space. Fermez les yeux et respirez. Ce n’est pas l’odeur de l’innovation. C’est un mélange rance de café lyophilisé, de moquette synthétique et d’anxiété. Vous parlez de « synergie » ? En thermodynamique, cela s’appelle de la friction. Chaque réunion convoquée pour décider de la couleur d’un logo est une production massive d’entropie. C’est l’équivalent exact d’une barquette de lasagnes surgelées oubliée dans un micro-ondes : ça tourne, ça chauffe, ça explose, et à la fin, il ne reste qu’une croûte desséchée collée aux parois et une odeur de graisse brûlée qui imprègne vos vêtements pour la journée. Voilà votre carrière. Une succession de tâches aussi nutritives que ce plat industriel, destinées à nourrir un monstre bureaucratique insatiable. Votre « Mission Statement » ou votre « Raison d’Être » n’est que le déodorant bon marché qu’on vaporise frénétiquement pour masquer l’odeur de charogne qui émane des processus internes en décomposition.

Le Fétichisme du Naufrage

Pour supporter cette vacuité, pour nier que nous sommes des Sisyphes en chemise blanche poussant des rochers de données inutiles, nous nous accrochons à la matière. Nous achetons des totems. J’observais l’autre jour un directeur financier signer une note de service sur la réduction des coûts de trombones. Il utilisait un stylo-plume en bois de macassar d’une élégance presque obscène. L’instrument valait probablement plus que la prime de Noël de son assistante. Il y a quelque chose de tragique et de délicieusement ironique à voir un objet d’art, conçu pour l’éternité, gratter un papier 80 grammes voué à la déchiqueteuse dans l’heure qui suit. Nous nous entourons de luxe pour compenser la misère thermodynamique de nos actions, comme on mettrait une nappe en soie sur une table de dissection.

Refroidir le Réacteur

Et ne me lancez pas sur la « Valeur Publique » ou la RSE. C’est le système de refroidissement liquide d’un réacteur en fusion. Quand la pression interne devient insupportable, quand l’absurdité du système menace de faire sauter le couvercle sous forme de grèves sauvages ou de sabotages passifs, l’entreprise ouvre les vannes de la bonne conscience. On plante des arbres, on finance des associations, on parle d’inclusion. C’est une thermodynamique de l’hypocrisie : il faut évacuer la chaleur excédentaire vers l’extérieur pour éviter que la structure ne s’effondre sur elle-même. Le burn-out n’est pas une pathologie psychologique, c’est une transition de phase physique. L’employé, soumis à une pression constante et à une température ambiante délirante, passe de l’état liquide à l’état gazeux. Il s’évapore. Il devient vapeur, flottant dans les couloirs, un fantôme inefficace que l’on finira par ventiler.

J’ai envie de rentrer. Tout cela n’est qu’une vaste machine à transformer de l’énergie noble en déchets thermiques, au profit de gens qui pensent que l’entropie est une marque de montres suisses.

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