Regardez autour de vous. Non, pas vos écrans, regardez ce bistrot. Le sol colle aux semelles, imprégné d’une couche géologique de graisse et de bière renversée. Le serveur passe un coup de torchon grisâtre sur le zinc, étalant la crasse plus qu’il ne la nettoie. Voilà l’image la plus précise et la plus scientifique de ce que vous appelez pompeusement une « organisation ». Oubliez vos organigrammes épurés et vos discours sur la synergie des talents ; la réalité sociale est une nappe en papier tachée de moutarde.
Il est risible de voir à quel point l’homme moderne s’épuise à maintenir l’illusion de l’ordre. Vous parlez de « gestion de projet » ou de « mission de service public », mais d’un point de vue strictement thermodynamique, vos institutions ne sont que des structures dissipatives voraces. Elles ne créent rien. Elles ne font que consommer de l’énergie noble — votre temps, votre santé mentale, les ressources de la planète — pour la recracher sous forme de chaleur inutile et de désordre. Une entreprise n’est pas une pyramide, c’est un seau percé. Chaque goutte de sueur que vous y versez finit par s’évaporer en réunions stériles et en procédures administratives qui ne servent qu’à justifier le salaire de celui qui les a inventées.
Le travail, dans sa forme actuelle, a cessé d’être une production pour devenir une pure abrasion. C’est le frottement incessant des ego dans un open space surpeuplé. C’est la douleur du coude d’un inconnu dans vos côtes lors du trajet en métro de 8h30. C’est l’odeur rance d’un plat de nouilles instantanées mangé froid devant un tableau Excel à vingt heures. Voilà la véritable définition de l’entropie : cette transformation irréversible de votre vitalité en déchets statistiques. Nous ne sommes plus des artisans, nous sommes des radiateurs. Nous existons pour dissiper la chaleur générée par la friction absurde de la bureaucratie.
Et que dire de cette démission collective face à l’automatisation ? On nous vend l’algorithme comme le summum de l’efficacité, un juge impartial et froid. Quelle blague. Confier la gestion de la cité à des boucles de rétroaction numériques, c’est comme confier la préparation de votre dîner à un comptable anorexique : le résultat sera peut-être « optimal » sur le papier, mais il n’y aura rien à manger. L’efficacité mathématique, c’est la famine de l’âme. Nous sommes réduits à l’état de ventilateurs biologiques, tournant à vide pour refroidir les serveurs qui calculent notre propre obsolescence.
Le sommet de cette comédie tragique s’incarne parfaitement dans la figure du manager intermédiaire. Observez-le. Il se drape dans une dignité de carton-pâte, persuadé que sa signature a encore le pouvoir de changer le cours des choses. Il sort de sa poche un stylo-plume au luxe indécent, un objet lourd et brillant qui coûte trois mois de votre loyer, pour parapher quoi ? Une note de service exigeant la réduction de la consommation de trombones. L’encre noire qui coule de cette plume n’est pas de l’art, c’est le sang caillé de la productivité. C’est le snobisme thermodynamique à son paroxysme : une débauche de moyens pour un résultat nul.
La « chose publique » n’est plus qu’une frite froide oubliée sur un plateau de fast-food. Elle est sèche, sans saveur, et personne ne veut vraiment y toucher. Le tissu social ne se déchire pas, il s’effiloche. Nous ne vivons pas une crise, nous vivons une lente combustion. Chaque « plan de relance », chaque « réorganisation stratégique » n’est qu’une pelletée de charbon supplémentaire dans la chaudière d’un train qui ne va nulle part. Tout ce que nous produisons, c’est du bruit de fond et de la température.
Alors cessez de vous gargariser avec des concepts savants pour ennoblir votre servitude. Vous n’êtes pas des architectes de la complexité, vous êtes les concierges d’un immeuble en feu qui s’obstinent à polir les poignées de porte. Arrêtez d’analyser la physique des flammes qui vous dévorent. Allez plutôt vous laver le visage, vous êtes couvert de suie.

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