L’Usure du Vide

On parlait la dernière fois, si ma mémoire ne me trahit pas entre deux gorgées de ce Sancerre manifestement bouchonné, de la productivité comme d’un rempart contre le néant. Quelle farce grotesque. Regardez autour de vous : ces cadres supérieurs qui courent après un indicateur de performance comme des hamsters dans une roue en titane, persuadés de bâtir des empires. En réalité, nous avons érigé le « Travail » en divinité alors qu’il n’est, au sens strictement physique, qu’une vulgaire dissipation d’énergie thermique pour maintenir une homéostasie précaire. C’est l’équivalent métabolique de réchauffer un sandwich triangle sous vide : beaucoup d’agitation pour un résultat tiède et sans saveur.

La Pourriture et la Maintenance

Le travail, dans sa définition la plus brute, n’est rien d’autre qu’une lutte désespérée contre la deuxième loi de la thermodynamique. Nous rangeons des dossiers, nous codons des lignes, nous organisons des réunions interminables simplement pour empêcher l’information de se dissoudre dans le chaos naturel des choses. C’est un peu comme essayer de masquer l’odeur d’une poubelle en plein mois d’août avec un déodorant bon marché : un effort pathétique pour retarder l’inévitable putréfaction.

Pour le biologiste, ce que nous appelons fièrement « carrière » n’est qu’un signal neurochimique complexe, un shoot de dopamine destiné à masquer le fait que nous ne sommes que des sacs de carbone brûlant des calories pour rien. D’ailleurs, pour signer ces contrats qui n’ont aucune importance historique, on s’oblige à acheter un stylo-plume de luxe dont la plume en or glisse sur le papier avec une douceur ironique, traçant des engagements que l’entropie effacera bien avant l’encre.

C’est d’un ennui mortel.

L’Estomac de l’Automate

Et voilà que l’automatisation totale pointe son nez, non pas comme une libération, mais comme un miroir déformant. Si l’on gratte le vernis de l’intelligence artificielle — ou plutôt de ces calculettes glorifiées —, on s’aperçoit qu’elles ne font qu’optimiser des statistiques là où l’humain tâtonne dans le brouillard. La machine gère la survie, elle vide le « Labor » de sa substance organique. C’est le triomphe de la fonction sur le goût.

Cela me rappelle ces substituts de repas en poudre que les fanatiques de la Silicon Valley ingurgitent. C’est efficace, c’est nutritif, ça vous maintient en vie, mais ça a la texture du plâtre et la saveur du désespoir. L’automatisation nous force à avaler cette bouillie existentielle : une vie optimisée, sans friction, sans la résistance de la croûte du pain, sans l’accident heureux. On mâche du vide avec une efficacité redoutable.

J’ai la nausée.

La Prison Ergonomique

Hannah Arendt craignait cette société de travailleurs sans travail. Nous y sommes, et c’est pire que prévu. Le domaine public, cet espace où l’on se révèle par la parole et l’acte, est devenu un flux binaire d’indignations jetables sur des écrans tactiles. Nous avons externalisé notre jugement, transformant la condition humaine en une suite de requêtes mal formulées. Pour compenser cet effondrement intérieur, nous investissons dans le confort de notre propre paralysie.

Nous passons nos journées assis sur une chaise de bureau ergonomique hors de prix, qui promet de sauver nos vertèbres lombaires alors que c’est notre âme qui s’affaisse. À quoi bon avoir une posture parfaite pour ne rien produire de tangible ? Nous sommes devenus des spectateurs passifs de notre propre obsolescence, vérifiant compulsivement notre rythme cardiaque sur une montre connectée en saphir, juste pour avoir la confirmation numérique que nous sommes encore biologiquement vivants.

On se gargarise de mots comme « revenu universel » ou « temps libre », mais la vérité est plus froide. Sans la friction de la nécessité, l’animal humain s’étiole. Nous ne sommes pas câblés pour la contemplation pure, mais pour la lutte. En supprimant l’effort, l’automatisation nous laisse face à une liberté que nous sommes trop paresseux pour habiter. C’est comme manger un paquet entier de chips sans avoir faim, juste pour occuper ses mains et faire taire le silence.

Le futur ne sera pas une utopie de loisirs, mais une immense salle d’attente aseptisée. La seule chose qui nous rappellera encore que nous faisons partie du monde réel, ce sera la notification de la facture à payer.

コメント

タイトルとURLをコピーしました