Ça suffit. Arrêtez de me parler d’« intelligence collective » ou de « synergie ». J’ai encore le goût métallique de cette dernière réunion budgétaire dans la bouche, un goût qui rappelle étrangement celui d’une pièce de monnaie qu’on aurait sucée par ennui. Nous avons passé deux heures à débattre de la couleur des futures chaises ergonomiques — qui, soit dit en passant, finiront par détruire les lombaires de tout le service comptabilité — alors que le navire prend l’eau de toutes parts. C’est fascinant de voir à quel point l’être humain est capable de déployer une énergie nucléaire pour ne rien produire d’autre que du vent et de la frustration.
Puisque vous insistez pour disséquer le cadavre de la décision publique, oubliez Rousseau. Oubliez les idéaux des Lumières qui sentent la naphtaline et les perruques poudrées. La réalité du « contrat social », c’est une variété statistique riemannienne, et nous ne sommes que des points de données erratiques qui refusent de s’aligner sur une géodésique cohérente. Regardez autour de vous. Ce que vous appelez « société », ce n’est pas une communauté de destins, c’est l’odeur rance d’un wagon de métro aux heures de pointe, où la seule chose que nous partageons est l’oxygène vicié et la haine silencieuse du voisin qui écoute sa musique trop fort. C’est ça, la véritable métrique de nos interactions : une friction constante, usante, qui transforme toute tentative de mouvement en chaleur inutile.
Le problème fondamental, c’est que nous essayons d’appliquer une géométrie euclidienne — plane, logique, prévisible — à un espace social qui est tout sauf plat. L’opinion publique est une surface hyperbolique pleine de trous noirs. Chaque fois qu’un politicien ou un manager ouvre la bouche pour proposer un « consensus », il ne fait qu’ajouter du bruit thermique dans un système déjà saturé. C’est de la thermodynamique de comptoir : vous ne pouvez pas réduire l’entropie d’un groupe sans injecter une quantité phénoménale d’énergie, généralement sous forme de mensonges ou de coercition administrative.
Et parlons-en, de cette coercition. Elle se manifeste par ces rituels absurdes où l’on prétend que l’avis de chacun compte. C’est faux. Dans la géométrie de l’information, certaines distributions de probabilité pèsent plus lourd que d’autres, déformant l’espace-temps de la décision jusqu’à l’absurde. C’est comme voir débarquer un de ces consultants en stratégie, arborant fièrement un porte-documents en cuir tressé hors de prix comme s’il s’agissait du Saint Graal, alors qu’il ne contient probablement que des graphiques camemberts falsifiés et un sandwich triangle écrasé. Ce genre d’accessoire est l’exemple parfait de notre dérive : on habille le vide avec du luxe pour lui donner une apparente densité, mais la courbure de Ricci reste nulle. Le contenant vaut trois mille euros, le contenu ne vaut même pas le prix du papier sur lequel il est imprimé. C’est une insulte à l’intelligence, une aberration dimensionnelle.
Le « vote », dans ce contexte, n’est qu’une tentative pathétique de projeter un espace à n dimensions sur un axe binaire oui/non. C’est d’une violence mathématique inouïe. On écrase les nuances, on compresse les doutes, on force des vecteurs orthogonaux à devenir colinéaires. Le résultat ? Une perte massive d’information de Fisher. Ce que vous obtenez à la sortie des urnes ou des conseils d’administration, ce n’est pas la « volonté générale », c’est un résidu statistique, une moyenne tiède qui ne satisfait personne. C’est le compromis mou, l’équivalent politique de ces plats préparés surgelés qu’on mange seul devant un écran, ni bons ni mauvais, juste suffisants pour vous maintenir en vie dans un état de légère dépression.
Regardez ces formulaires administratifs qu’on nous demande de remplir, ces Cerfa numérotés qui s’empilent comme des strates géologiques de bêtise. Chaque case à cocher est une agression, une tentative de forcer votre existence complexe à rentrer dans un hypercube standardisé. Et si vous dépassez des lignes ? Le système bugge. La machine se grippe. On vous renvoie votre dossier parce que vous avez osé être une anomalie statistique, un point aberrant (outlier) que l’algorithme ne sait pas traiter.
Au fond, nous ne cherchons pas le bonheur, ni même l’efficacité. Nous cherchons simplement à minimiser la divergence de Kullback-Leibler entre nos illusions et la réalité sordide, tout en sachant pertinemment que c’est impossible. Nous sommes condamnés à errer sur cette variété déformée, trébuchant sur les egos des uns et les incompétences des autres, en attendant que la thermodynamique fasse son œuvre et que l’équilibre thermique — la mort sociale — nous rattrape enfin.
Passez-moi cette bouteille. Ce vin a le goût de bouchon, mais c’est toujours mieux que le goût de l’espoir.

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