L’autre soir, alors que je tentais de noyer l’ennui d’une journée administrative dans un verre de rouge qui avait le goût métallique d’une poignée de porte, un collègue — le genre à utiliser le mot « synergie » sans ironie — s’est mis à pontifier sur les vertus du « dialogue citoyen ». J’ai failli recracher ma gorgée sur sa cravate en polyester. C’est d’une naïveté qui confine à la pathologie. On s’imagine encore que l’espace public est une agora grecque immaculée, un lieu où les esprits se rencontrent dans une harmonie rationnelle. Quelle blague. Si la sphère publique a une forme, c’est celle d’un ticket de métro démagnétisé qu’on frotte frénétiquement contre la borne en espérant un miracle, alors que la file derrière vous commence à grogner.
La Géométrie de la Crasse
Soyons sérieux un instant, si tant est que cela soit possible dans ce monde de farceurs. Ce que vous appelez « consensus » n’est pas une victoire morale, c’est une anomalie statistique sur une variété différentielle. L’opinion publique est une variété riemannienne, une surface mathématique complexe. Mais oubliez les surfaces lisses des manuels de géométrie. La réalité sociale ressemble davantage à une grille de hotte aspirante de restaurant qui n’a pas été nettoyée depuis dix ans : des couches superposées de graisses idéologiques rances, où la pensée se glue et s’étouffe.
La distance entre deux individus ne se mesure pas en « empathie » — ce concept mou pour classes moyennes en quête de frissons moraux — mais par la métrique de l’information de Fisher. Et aujourd’hui, cette distance est infranchissable. Vous pouvez hurler vos arguments, ils ne parviendront jamais à l’autre bord. Non parce que votre interlocuteur est sourd, mais parce que la courbure de l’espace-temps social est devenue si grotesque que la ligne droite n’existe plus. La géodésique, le chemin le plus court pour la pensée, se heurte à des murs de stupidité dense.
Le Vide à 3 500 Euros
Face à cet abîme géométrique, que fait l’homme moderne ? Il panique. Il cherche à donner une forme, une contenance à son vide existentiel. C’est ici qu’intervient le fétichisme de la marchandise dans sa forme la plus pure et la plus absurde. On voit des cadres sup’ se promener avec un porte-documents en cuir de veau pleine fleur, un objet d’une facture exquise, coûtant plus de trois mille euros. Réaliserez-vous jamais l’obscénité de cette somme ? Avec ce montant, on pourrait acheter des milliers de canettes de bière tiède de marque distributeur, de celles qui vous brûlent l’estomac, ou payer six mois de loyer dans une chambre de bonne insalubre où s’entassent ceux que la « courbe » a éjectés.
Mais non, on achète le sac. On caresse le cuir. On se persuade que si l’on transporte ses dossiers vides de sens dans un contenant de luxe, le contenu acquerra par magie une valeur ontologique. On y range des rapports que personne ne lira et des chargeurs de téléphone emmêlés, comme si on essayait de cacher la poussière sous un tapis persan hors de prix. C’est une tentative pathétique de stabiliser une identité qui s’effiloche, un tuteur en or massif pour une plante morte.
Entropie et Visages de Cire
Le problème fondamental, c’est que nous ne vivons plus sur la même variété topologique. La fracture sociale n’est pas une fissure, c’est une rupture de la métrique. D’un côté, ceux qui voient le monde comme un algorithme d’optimisation fiscale ; de l’autre, ceux pour qui la fin du mois commence le 12. Tenter de créer un « consensus » entre ces deux mondes revient à essayer de jouer un vinyle sur un lecteur de cassettes. Ça ne produit pas de la musique, ça produit des étincelles et, à terme, un incendie.
Et que nous propose-t-on pour réparer cette géométrie brisée ? Des élections. Une parade de clowns tristes. On nous présente des candidats qui ont tous la même tête, ce visage lisse et inexpressif qui rappelle un présentateur météo des années 90 ayant abusé de la chirurgie esthétique, ou une poupée de cire laissée trop près d’un radiateur. Ils débitent des éléments de langage qui n’ont aucune adhérence sur le réel, des mots qui glissent sur la courbure de nos problèmes sans jamais s’y accrocher.
C’est la victoire finale de l’entropie. Le bruit a saturé le signal. Nous sommes seuls, piégés dans nos bulles de filtre, à hurler dans le vide en serrant contre nous nos accessoires de maroquinerie hors de prix comme des doudous pour adultes névrosés.
Garçon, l’addition. Et votre café a le goût de l’eau de vaisselle. Je rentre.

コメント