Courbure Nulle

La Géométrie de la Nausée et le Mensonge du Contrat Social

Cessez donc de me rabâcher les oreilles avec le « contrat social » de Rousseau. C’est une fiction pour étudiants en première année de sciences politiques qui n’ont jamais pris le RER B aux heures de pointe un jour de grève. Vous pensez vraiment que la sphère publique est cet agora lumineuse où les esprits délibèrent ? Quelle blague. La réalité sociale, la vraie, a l’odeur rance de la transpiration dans une rame de métro bondée et la texture d’un sandwich triangle écrasé au fond d’un sac. Ce que nous vivons n’est pas une délibération, c’est une friction thermodynamique entre des corps qui se détestent, régie par des lois statistiques que personne n’ose regarder en face.

Pour comprendre l’absurdité de notre époque, il faut abandonner la sociologie de comptoir et plonger dans l’abîme de la géométrie de l’information. Imaginez la société non pas comme un ensemble d’individus, mais comme une variété riemannienne, un espace courbe à haute dimension où chaque point est une distribution de probabilité. Dans cet espace, la « distance » entre deux opinions ne se mesure pas en arguments, mais par la métrique d’information de Fisher. C’est un concept magnifique et terrifiant : il mesure la sensibilité du système à un changement de paramètre.

Concrètement ? L’information de Fisher, c’est le calcul cynique que fait un gouvernement pour savoir de combien de centimes il peut augmenter le prix des pâtes ou du carburant avant que la courbe de distribution de la docilité ne s’effondre et que les gilets jaunes ne brûlent un kiosque à journaux. C’est la mesure exacte de votre seuil de tolérance à la misère.

La Tyrannie de la Ligne Droite

Le drame, c’est que cette géométrie est aujourd’hui prise en otage. Regardez nos élites, ces technocrates sans âme qui traversent la ville dans des voitures aux vitres teintées. Ils ne comprennent rien à la topologie de la souffrance. Ils se contentent de serrer nerveusement la poignée de leur porte-documents en cuir Berluti, cet objet d’un luxe indécent qui sert moins à transporter des dossiers qu’à ériger un rempart de veau velours entre leur vacuité intellectuelle et le chaos du monde réel. Pour eux, la variété sociale doit être plate. Lisse. Sans aspérités.

C’est ici qu’intervient l’intelligence artificielle, ou ce que j’appelle « la machine à aplatir le réel ». Les algorithmes de recommandation ne sont pas là pour élargir votre horizon ; ils sont là pour déformer la courbure de la variété d’information afin de minimiser l’entropie de vos choix. En géométrie différentielle, la courbure détermine comment les lignes parallèles se comportent. Dans un espace sain, les idées peuvent diverger puis se retrouver. Mais l’IA impose une courbure négative constante, transformant l’espace de débat en une selle de cheval infinie où tout s’éloigne de tout, ou pire, en une singularité gravitationnelle : la chambre d’écho.

Regardez autour de vous. Les gens ne marchent plus, ils suivent le tracé bleu de Google Maps. Leurs pensées suivent le même chemin : la géodésique la plus courte vers la conclusion la plus facile. La courbure de l’inférence humaine a été tordue, tout comme la colonne vertébrale de ces adolescents voûtés sur leurs écrans, le dos arrondi en point d’interrogation, soumis à la gravité numérique. Nous avons remplacé la flânerie intellectuelle, cette marche erratique nécessaire à la découverte, par une optimisation brutale de la fonction de perte. C’est d’une laideur sans nom.

L’Empathie est un Bug Statistique

Et ne me parlez pas d’empathie. L’empathie, biologiquement parlant, n’est qu’une synchronisation accidentelle de neurones miroirs, un bug de l’évolution qui nous fait ressentir la douleur d’autrui pour nous empêcher de nous entretuer trop rapidement. L’algorithme, lui, est pur. Il n’a pas ce bug. Il voit la société comme un problème d’optimisation sous contrainte. Si la solution optimale pour réduire les embouteillages est d’interdire aux pauvres de posséder des voitures, l’algorithme le proposera sans le moindre frémissement moral. Il suit la pente du gradient. Il descend vers le minimum local de l’humanité.

Garçon ! Ce vin blanc est une insulte. Il a le goût de l’acidité gastrique d’un comptable en fin de bilan. C’est effrayant de voir à quel point tout s’affadit. Même le vice perd de sa saveur.

Nous glissons vers une entropie culturelle maximale. À force de lisser les courbes, de polir les angles et de recommander le contenu le plus « pertinent » — c’est-à-dire le plus médiocre —, nous transformons la variété complexe de l’esprit humain en une feuille de papier millimétré. L’information de Fisher tend vers zéro : plus rien ne nous surprend, plus rien ne nous informe, car tout est devenu prévisible. Nous sommes piégés dans une tautologie géante, un ruban de Möbius où la gauche et la droite, le vrai et le faux, le luxe et la ordure, finissent par se confondre dans une même grisaille indifférenciée.

Bientôt, nous n’aurons même plus besoin de penser. La machine aura déjà calculé la probabilité a posteriori de nos désirs avant même que nous ayons eu le temps de formuler une pensée cohérente. Nous serons des points fixes dans un espace mort.

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