L’Usure Thermique
Regardez-vous. Vous êtes probablement en train de lire ceci sur l’écran fissuré de votre smartphone, coincé entre une aisselle moite et une barre métallique graisseuse dans les transports en commun, ou pire, caché dans les toilettes de votre open-space pour échapper à un énième « point de synchronisation ». Vous pensez que vous vous instruisez ? Que vous nourrissez votre esprit ? Quelle blague. Vous ne faites qu’accélérer la pourriture. Ce que vous appelez « conscience » n’est qu’un effet secondaire d’une réaction de combustion mal réglée, un pot d’échappement qui fume noir parce que le moteur est encrassé.
Le moteur à ordures
On nous a vendu le cerveau comme un ordinateur quantique biologique, une merveille d’ingénierie capable de symphonies et de théorèmes. Foutaises. Votre cerveau est un radiateur en fonte, vieux et bruyant, qui claque au milieu de la nuit. C’est un système thermodynamique ouvert qui passe son temps à essayer de ne pas s’effondrer sous son propre poids. Chaque pensée que vous formulez, chaque mail poli que vous rédigez pour justifier votre salaire misérable, n’est rien d’autre qu’une dissipation d’énergie. Vous transformez des croissants au beurre rassis en chaleur résiduelle.
Le second principe de la thermodynamique est le seul patron qui ne vous virera jamais, mais il vous tuera à la tâche. Il stipule que le désordre augmente toujours. Pour créer un semblant d’ordre local – ce rapport Excel que personne ne lira, cette stratégie marketing bidon – vous devez payer une taxe cosmique en créant un chaos monumental autour de vous. Vous chauffez la pièce. Littéralement. Votre tête est une bouilloire qui siffle dans le vide.
La friction de la bêtise
Parlons de ce que cela coûte vraiment, physiologiquement. Penser n’est pas un acte éthéré. C’est une friction dégueulasse, visqueuse et matérielle. C’est le bruit d’une craie qui crisse sur le tableau noir de vos neurones. Imaginez que vous venez d’avaler un kebab bon marché à trois heures du matin ; cette sensation de lourdeur, de gras qui fige, cet acide qui remonte lentement dans l’œsophage pour vous brûler la gorge ? Voilà, c’est exactement ce qui se passe dans votre crâne quand vous essayez de « réfléchir ».
À chaque fois que vous forcez vos synapses à se connecter pour résoudre un problème absurde, c’est comme être compressé dans la ligne 13 du métro en pleine canicule. Vous sentez la sueur de votre voisin obèse traverser sa chemise synthétique pour imbiber votre propre manche ? Cette contagion moite, cette promiscuité insupportable de la chair triste, c’est l’image parfaite de vos neurotransmetteurs qui s’agitent dans la mélasse. Le cerveau ne traite pas l’information avec la pureté d’un laser ; il la malaxe comme une pâte sale pleine de grumeaux.
C’est biologique, bordel. Vos protéines se replient mal, comme des origamis faits par un enfant maladroit. Vos membranes cellulaires s’oxydent, rancissent comme du vieux beurre oublié sur le comptoir. Chaque « idée géniale » laisse derrière elle des déchets métaboliques, des plaques amyloïdes, de la cendre. Vous ne devenez pas plus sage avec l’âge et l’expérience ; vous devenez simplement plus rigide, encrassé par les résidus de vos propres angoisses. Le système s’échauffe, les ventilateurs tournent à fond, mais la poussière s’accumule sur les grilles d’aération. Vous croyez penser, mais vous êtes juste en train de fermenter.
L’arnaque du luxe palliatif
Et parce que cette dégradation vous terrifie – parce que vous sentez bien, au fond, que vous perdez des octets de mémoire vive chaque jour –, vous essayez d’acheter de la dignité. C’est pathétique. Vous vous ruez sur des totems, des objets brillants censés masquer l’odeur de la décomposition.
Regardez-les, ces cadres sup’ en fin de course, qui tentent de compenser leur atrophie corticale en serrant convulsivement un bâton de platine froid à un prix obscène entre leurs doigts boudinés. Ils pensent que l’encre de luxe cachera la vacuité de leurs notes, que le poids du métal noble donnera du poids à leur existence. Quelle illusion. Le stylo glisse sur le papier, mais ce n’est pas de l’encre qu’il dépose, c’est le tracé d’un électroencéphalogramme plat.
D’autres préfèrent sacrifier un demi-SMIC dans un carnet en peau de veau morte, caressant le cuir pleine fleur comme s’il s’agissait d’une relique sacrée capable d’absorber leurs pensées médiocres sans les juger. C’est du fétichisme funéraire. Vous décorez le cercueil de votre intelligence avec des accessoires hors de prix. Mais peu importe la qualité du papier ou le prix du stylo, ce que vous écrivez dessus reste le gribouillage d’un singe savant qui a oublié pourquoi il devait appuyer sur le bouton.
Irréversibilité
Le pire, c’est que le processus est irréversible. On ne rembobine pas le film. C’est comme ce moment, devant le distributeur automatique, quand la machine avale votre carte bancaire. Vous entendez le mécanisme se bloquer, un bruit sec, définitif. L’écran affiche « Hors Service ». Vous restez là, comme un idiot, à fixer la fente vide, en attendant un miracle qui n’arrivera pas. Votre capital cognitif, c’est cette carte. Elle est partie. Avalée par la machine.
Nous ne sommes que des structures dissipatives temporaires, condamnées à maximiser l’entropie jusqu’à l’équilibre final, c’est-à-dire la mort thermique, ou la retraite, ce qui revient au même. Tout effort pour « s’améliorer » ou « optimiser son workflow » n’est qu’une agitation vaine qui accélère l’usure des pièces. Je regarde ma tasse de café. Il y a une pellicule grasse à la surface. Elle refroidit. C’est la seule chose vraie dans ce bureau : tout finit par devenir tiède et imbuvable.
Je n’ai plus envie d’expliquer pourquoi. C’est fatiguant. Et j’ai mal au crâne.

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